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Un grand pas

Tu viens d’où
Du sud
Du sud d’où ?
Du département
Tu vas rester ici dans le nord ?
J’espère
Pourquoi ?
Y’a un truc

Il n’y a pas que les paysages, le Royaume a ses habitants. L’esprit qu’on y respire me fait penser au moment de mon arrivée dans le Sud, il y a presque quarante ans. Ils ont ici dans le Nord gardé cette courtoisie, cette attention à l’autre, une espèce de solidarité, et puis les bistrots aussi. Comme dans le vrai Nord.
Et pourtant ils ont le soleil dehors.
Pour l’instant je ne sais encore rien de tout cela, je ne connais personne ou presque, mon champ relationnel se limite à Bingo, Dam, Aziza et Clément.
Je ne suis pas liante de nature. On m’a souvent reproché qu’il fallait venir vers moi, que je n’allais jamais vers les autres. Certains savent très bien le faire, aller vers les autres, mais il en faut bien aussi vers qui aller, sinon on se croise seulement.
Et puis on est comme on est.
D’abord je découvre le territoire, et puis je ne suis normalement qu’en transit, je ne dois pas trop m’attacher. C’est déjà trop tard pour l’environnement, il faut croire que c’est un pays à coups de foudre.
Je me régale à découvrir les petites routes sorties des livres de contes, les lumières sorties des tableaux des plus grands peintres.
Je m’assieds souvent sur les marches de la caravane, la nuit parfois, le temps de compter quelques étoiles.
Après, j’écris des poèmes.
Le jour, je consulte les annonces immobilières, je tire des plans sur la comète, les affaires à ma portée me font déménager vers d’autres régions mais au fond de moi je me vois bien rester dans le quartier.
Il y a toujours une solution, enfin, quelque chose à tenter. La galerie/maison est grande, peut-être que Clément en vendrait une partie, cela lui permettrait de réhabiliter l’autre. Bingo et Dam à qui j’en parle pensent que Clément ne vendra pas, il est attaché à ces murs, c’est l’héritage de sa famille, de son père qui a monté l’entreprise. C’est une belle histoire, de beaux meubles dans des bois épais et solides, au design unique, aux lignes simples, épurées. Connus par une poignée d’initiés, mais dans le monde entier. On les trouve dans un hôtel au Danemark, une galerie à New-York, et ici à Gordes, où ils sont fabriqués par Clément maintenant.
Toute une partie du bâtiment ne sert qu’à entreposer du bordel, c’est un toit et quatre murs, certes de guingois mais donc peut-être dans mon budget, et puis je m’y sens bien. Je pourrais y faire ma maison, ainsi rester habiter la carte postale.
Je n’ai rien à perdre, je fais une proposition à Clément.
D’instinct il dit non, puis on parle.
A la fin il dit pourquoi pas.
Quelques jours plus tard, Dam et Aziza en sont témoins, on se serre la main.
J’achète la moitié du bâtiment.

Cela parait simple. En réalité ça ne l’est pas.
Il semble aussi que le destin a d’autres desseins.
Pour diverses raisons la vente traîne, pas sûre qu’elle soit possible, et puis le toit est amianté, cela entraîne de grands frais, surtout que tout est à faire ou à refaire.
Mais je me sens cœur vaillant, et je reste sur le projet.
Jusqu’à ce que.

Je regarde également les annonces de boulot, je n’y trouve rien de possible, je suis un peu obsolescente pour le marché du travail. Mon seul diplôme me permet d’animer des ateliers d’écriture, mais je n’ai plus le goût de le faire. Peut-être parce que je l’ai trop fait, peut-être parce que ma relation à l’écrit est solitaire, peut-être parce que ne vivant pas de mon écriture je m’interroge sur ma légitimité, certainement pour toutes ces raisons et bien d’autres. En plus ce n’est pas tout à fait vrai, ce dont je n’ai plus le goût surtout c’est chercher des contrats, tenter de se vendre, cela se saurait si je savais le faire.
Grâce à l’amie Scarlett, je décroche un ou deux jobs de saisie, des listes à transcrire sur l’ordinateur, c’est automatique, cela me plaît. C’est reposant de ne pas penser.
Et puis un jour j’ouvre une boite de Pandore.
Le plus souvent, on fait les choses sans savoir où elle nous emmène, comme naître ou aller aux toilettes, par exemple. Je l’ai déjà raconté : les filles de Bingo avaient laissé un magasine féminin aux toilettes. S’y trouvait un grand article sur les choses à commencer en ce début d’année, des défis à relever, un grand choix de projets – une cinquantaine si le souvenir est bon. C’était un magazine pour jeunes femmes, il y avait des propositions du genre saut à l’élastique. J’essayais de trouver quelque chose qui me plairait. Je n’avais pas non plus envie d’aller vivre à Barcelone ni de repeindre mon appartement en jaune (d’ailleurs je n’avais pas d’appartement). J’ai fini par trouver.
C’est le moment d’apprendre à coder.
Je me suis renseignée, il fallait commencer par apprendre le HTML5, un langage informatique, mystérieux, ésotérique, tentant. J’ai plongé dedans.
Le choix du sujet d’étude est, sans me vanter, judicieux. L’outil (le web) est en même temps la matière première et la ressource. On trouve toutes les informations nécessaires en ligne – par définition.
Je m’y suis tenue pour les deux années suivantes, j’ai appris le CSS3, puis j’ai fait une formation de MYSQL et PHP, un de ces jours je vais me mettre au JavaScript. En vérité, ce n’est qu’un défi relevé dans un magasine, mais j’ai l’impression de réveiller mon cerveau, expérimenter d’autres connexions. Ce n’est pas non plus si simple, parfois je planche quelques jours, mais je finis toujours par comprendre. La sensation est extatique.
C’est un projet à long terme, où que je sois je pourrai créer des sites web pour manger. Le temps d’apprendre, je commencerai à travailler à l’heure de la retraite. Comme dit le Fils : c’est un concept. Il dit que je suis un Jedi. En fait, il l’a dit une fois. Cela m’a redressé les épaules, j’ai eu le sentiment qu’il avait pardonné. Il y a toujours quelque chose à pardonner aux parents.
Pour être sincère (et c’est tout de même un peu une marque de fabrique), me lancer dans cette moderne aventure du développement web était aussi une recherche de la sensation de faire quelque chose, de ne pas regarder seulement les jours passer. L’écriture est bien sûr présente – plusieurs projets voient le jour ou leur achèvement, mais elle fait partie de la toile de fond, comme le quotidien. Il était nécessaire d’occuper la partie du cerveau qui s’inquiète devant le grand vide sous les pas. Le codage est une science mathématique, il suffit de comprendre la logique (j’y travaille), cela fonctionne ou pas, c’est juste ou pas, on n’y tergiverse pas, il n’y a pas de sentiments, pas d’émotion, pas de magie non plus dira l’un de mes formateurs (il y en a un peu tout de même, comme en toute chose), c’est un univers inventé par l’homme (donc préhensible par la femme), et cependant infini. C’est également un univers bienveillant, où l’on partage les connaissances sans retenue. Je me souviens d’une conférence youtube il y a longtemps, un think tank peut-être, où l’intervenant expliquait ce qui change profondément les mentalités dans le numérique c’est que lorsque l’on donne quelque chose à quelqu’un (une image, une vidéo, un document…), on ne s’en prive pas pour autant. Dans le monde réel, si l’on donne on se dépouille, dans le monde informatique, quand on donne, on copie, on partage seulement.
Pour être encore plus sincère (mais où s’arrêtera-t-elle ?), la soixantaine approche, et si pour le corps il aurait fallu s’y prendre au moins il y a une trentaine d’années, j’ai envie de cultiver la jeunesse et la souplesse de ma cervelle.
Enfin, voilà, pour dire comment je m’occupe quand je pense encore que je vais acheter un bout de la galerie. Je regarde chaque jour le bâtiment (ma caravane est juste en face), je le retape virtuellement. Je le fais visiter à la famille et aux amis, certains s’enthousiasment pour le projet, d’autres craignent pour moi, il semble un peu démesuré vu le budget. Et surtout incertain. Tous les rénovateurs de maisons vous le diront : un nombre imprévisible d’imprévus.
De toute façon, je ne le sais pas encore mais ce n’est pas cette vente là que j’attends.
Je code dans mon coin, j’écris des poèmes, je visite le Royaume, je me rassemble.
Ce n’est pas rien d’avoir une nouvelle vie devant soi, il faut beaucoup y réfléchir, on n’a pas trop le temps de se tromper. A la fin de l’hiver, je tombe un peu malade, histoire de passer en bonne conscience quelques jours au lit, au chaud, se refaire dans la matrice.
Cela ne fait que quelques mois que je suis là quand Aziza et Clément m’invitent à déjeuner un dimanche midi, il y aura quelques amis à eux. J’hésite un peu, je suis toujours repliée, mais le printemps arrive, et avec lui tout se déplie, il est temps que je rencontre les autochtones, que je parle avec des vrais gens. J’achète une bouteille de vin et me rend au déjeuner.
On a beau savoir que cela peut arriver, d’abord ce n’est pas tous les quatre matins, et puis c’est toujours surprenant ces rencontres qui changent le cours des choses.
Vous êtes assise à une table, un dimanche midi du mois d’avril, vous faites connaissance des autres invités, et puis la porte s’ouvre, quelqu’un entre, et vous savez en un regard que votre vie n’est plus la même.

A suivre (ou pas)