Avertissement au lecteur.rice

S’écrit (ou pas), au fil des dimanches, un récit fiction.
Toute ressemblance avec des paysages existants n’est pas fortuite.
Toute ressemblance avec des personnes existantes l’est et ne l’est pas.
Comme ma propre histoire, elles inspirent le texte sans qu’il soit leur vérité.

Lcep

 

Partie 2

Précédemment Partie 1

1

 

Le temps de la caravane

 

 

Pour voir ce renard
presque à portée de main
traverser le chemin
vif flamboyant
sauvage
Encore

 

 

             A moins de forts vents contraires, c’est le troisième mais dernier hiver que je passe en caravane. Le dernier de ma vie entière si tout va bien. Je l’espère en tout cas. Non pas que les conditions soient insupportables, je ne me plains pas, s’il le fallait je pourrais vivre le reste de mes jours en caravane, mais s’il y a moyen de faire autrement – je préfère. Je pense chaque jour à une maison douce, claire, où la douche est simplement à l’autre bout du couloir, idem pour les toilettes – nuit et jour. L’eau chaude au lavabo. Une cuisine moderne. Disons que j’ai une partie de ce confort quand je suis chez Weber mais je rêve de pouvoir accueillir enfants, familles, amis, et lui-même, chez moi. L’envie d’un toit sur ma tête plus haut que mon bras à moitié levé, d’un vrai bureau avec un fauteuil à roulettes. L’envie de me croire à l’abri.
La notion de transit s’éternise, le provisoire dure, je ne pense plus qu’à arriver quelque part. Planter mes pieds sur la roche, regarder la falaise, parier le temps d’apprivoiser l’oiseau.
Je m’y projette chaque jour, imagine tout ce que cela changera dans ma vie. Ce n’est pas très difficile à imaginer, cela changera tout, toutes les choses, donc aussi les personnes. Un déménagement n’est jamais qu’un simple déplacement.
Je l’espère et en même temps je l’appréhende un peu.
Mais que serions-nous sans nos paradoxes ?
Parce qu’une caravane ne pèse rien sur les épaules. Dans 10 m2 aucune place ne se perd, cela oblige à minimiser les fioritures. Aller à l’essentiel est reposant. Si l’on évite de se cogner aux rangements suspendus au dessus du lit, la vie y est simple. L’habitat est précaire – mais léger. C’est une vie de jeune fille. Qui ne s’occupe que d’elle. Une notion d’insouciance.
Vagabonde. Aucun lopin de terre n’est sous ma responsabilité.
Je me sens comme entre parenthèse.
Une parenthèse, par définition, se referme un jour. Et j’en suis tout de même impatiente.
J’ai remarqué que les personnes qui trouvent ma façon de vivre charmante, tellement authentique, ont des conditions de vie plutôt stables financièrement et qu’ils ne se retrouveraient jamais dans une situation aussi authentique.
Je veux marcher plus de trois pas pour sortir de ma tanière.
En attendant, je goûte les bons côtés qu’a toute chose. Le ménage réglé en deux temps trois mouvements, ou les parois si minces qu’elles ne vous isolent pas de la nature – vous en faites partie. C’est comme si l’oiseau chantait sur votre épaule. Quand c’est le sanglier qui vient rôder, c’est aussi comme s’il fouillait au pied de votre lit.
Mais vous êtes en sécurité et vous le ressentez avec acuité.
Souvent, juste avant de dormir, j’ai la paresse de traverser la cour pour aller me laver à la salle de bains. Alors pour les dents, c’est dehors, assise sur les marches, même par temps qui glace. Brosse à dent et voute céleste, mon cocktail du soir. Parfois une bonne vieille voix du blues en fond sonore. J’ai besoin de respirer une dernière fois dehors, après je peux dormir – bien.
Il ne faut pas grand-chose pour se voir en rois du monde.

Les saisons passent, je mène à terme quelques intentions d’écriture.
D’abord, mon plus important chantier trouve enfin son point final. Un livre commencé il y a cinq ans, un roman-documentaire sur des jeunes gens dans la précarité. C’est leur éducateur de rue qui en a eu l’idée, il a cherché des financements mais au final ça n’a pas fonctionné. Seulement on avait déjà commencé. Il m’avait accompagnée interviewer trois jeunes femmes qui m’ont retourné le cœur. Je ne pouvais pas ne pas écrire ce livre.
Il a été long et difficile à faire. Long, parce qu’il faut savoir que cinq minutes d’interview sur dictaphone nécessitent, même si je me débrouille pas mal avec le clavier, environ une heure de retranscription – et j’avais des heures d’interview… Ensuite il a fallu écrire à partir de là, en respectant ce qui était exprimé, et en reliant le tout pour que le livre se tienne, pour en faire un roman. Je n’ai pas l’habitude de raconter l’histoire des autres, surtout quand ce sont eux qui me l’ont confiée. J’ai eu l’impression d’écrire sur des œufs.
Sans compter tout les échos dans ma propre histoire avec lesquels il a fallu me mettre au clair.
Quand il a été terminé, j’ai envoyé le manuscrit à Charlie, l’une de ces jeunes femmes, pour avoir son avis et son accord. C’était trop à lire pour elle, c’est une amie qu’il l’a fait à haute voix. J’aurais aimé être là. Je souhaitais surtout qu’elle sente sa parole respectée mais je me demandais également si elle assumerait, des années après, ses propos si cash. Tout le monde change en cinq ans. Mais c’était mal la connaître, Charlie est vraiment une personnalité exceptionnelle, j’espère que mon livre l’a assez montré. C’était en tout cas la première fois qu’un personnage de l’un de mes romans m’appelait pour me féliciter de mon travail.
J’ai aussi commencé et abouti deux recueils de poésie. Celui sur les saisons, il a été écrit sur une année, par tous les temps, dans un esprit contemplatif, à célébrer le Royaume. Un autre autour de l’un de mes thèmes favoris : Made in Woman. Accepté tout de suite par les éditions du Boucher du Luberon.
Parfois les choses roulent malgré le peu de confiance que j’ai en moi. Voilà encore quelque chose que l’on ne contrôle pas, c’est dans les fondations, dans la construction de la base de soi. J’admire les jeunes femmes que je côtoie souvent pleines de confiance en elles parce que l’éducation et l’environnement ont évolué, parce qu’il n’y a aucune raison, parce que leurs parents ont assuré. Elles abordent la vie avec tout leur potentiel. Sans parler du changement mondial que cela engendre. Je réalise chaque jour à quel point les combats des femmes changent le monde. Il y a par exemple à l’heure présente autour de moi une majorité de couples équitables. C’est très sensible aussi dans la culture. Nous avons assisté avec Me too à un phénomène dont nous ne mesurons pas encore toutes les implications. En attendant, les films, les livres, tout commence à véhiculer d’autres images de la femme, tout cela est en train de faire son chemin. Bien sûr qu’il faut voir tout ce qui reste à faire, mais de temps en temps il faut regarder aussi tout ce qui a été fait.
Je l’ai résumé dans la première phrase de mon recueil : Je suis née plus libre que ma mère.
Il faudrait ajouter : et moins que ma fille. C’est cela qui importe.

Les saisons passent, d’autres livres s’ouvrent, je prends des notes. Sur tout.
Pour tromper l’attente, pour faire œuvre de vie, aiguiser le regard.
Il m’arrive de m’oublier à contempler l’intérieur de la caravane – mon studio d’étudiante, avec les yeux de celle qui sait que cette page est en train de se tourner. Je comprends maintenant pourquoi je l’ai voulu comme un cocon. Qui est en train de devenir chrysalide. Lorsque je passerai la carte grise à Bingo à qui j’aurai vendue l’Elégante, j’ai le sentiment que je serai très différente de celle qui a signé la vente de sa maison. Tant de choses ont et auront changées.
Il n’y a pas que la maison qui occupe mes pensées chaque jour.
C’est une re-naissance dans bien des domaines.
C’est tout ce que l’on peut se souhaiter, devenir papillon de soi-même.
Nous n’avons toujours pas signé le compromis de vente des terrains, mais c’est en bonne voie – croisement de doigts et toucher de bois – à cette heure les papiers sont chez le notaire.

Le temps est à la fois dans l’attente et dans la vie.
Trois années de grandes choses et de petits riens.
De découverte du Royaume dans des randonnées (avec la Nine, la Castafiore, et Bulle) dont on revient les joues roses. Jusque là j’étais plutôt Churchillienne : No Sport. Maintenant j’ai besoin d’aller de temps en temps marcher. C’est parce que j’ai réalisé pleinement le prix de mes jambes. J’en ai perdu l’usage pendant deux mois à cause d’un problème à la thyroïde. Je ne savais pas si j’allais marcher à nouveau. Pour ne pas tomber dans l’angoisse, je commençais à regarder les références, ces personnes modèles qui parcourent le monde en fauteuil roulant – par exemple. Mais tout de même, cela a fait froid dans le dos. Chaque pas regagné a pris une sérieuse plus-value.
Voilà comment quelques mois plus tard je me retrouve dans les gorges de la Véroncle à me surprendre moi-même. Notre Koh-Lanta, comme dit la Castafiore. Je n’ai pas réalisé un exploit, pour beaucoup ce ne serait rien, mais j’ai dépassé ce que je croyais mes limites, et ça on ne le fait pas tous les jours.
Au départ il s’agit d’une promenade tranquille, avec juste un ou deux passages moins évidents, mais rien d’acrobatique, une promenade de deux heures dans de magnifiques gorges, juste à côté de la galerie, et que Bulle et La Nine ont déjà parcourues en été, en suivant simplement le lit asséché de la rivière.
Mais nous sommes à la sortie de l’hiver, il a plu et par endroits le fond des gorges est impraticable. La promenade tranquille devient cinq heures de crapahutage, force est de passer d’une rive à l’autre, d’un passage à l’autre sur les parois des gorges, avec des endroits que je n’aurais jamais pensé réussir à franchir. On traverse l’eau de pierre en pierre, on prend l’étroit sentier de l’autre bord, on se sert de câbles d’acier et de pitons plantés dans la roche, je n’avais jamais fait ça de ma vie. Le paysage est admirable, les parois de roche, des sentiers féeriques dans la forêt, des grottes, par moments on s’attend à croiser le seigneur des anneaux ou la reine des dragons. Il se trouve des ruines de moulins tout au long des gorges, nous commençons à attendre avec impatience le dernier, derrière lequel nous devons passer pour trouver un sentier qui nous emmènera sur la crête et plus tard à notre point de départ.
Nous ne trouvons pas le dernier moulin, il était indiqué à 2,5 km, nous en sommes à 5, le soleil a déjà un peu baissé, il va falloir trouver un moyen de remonter. Nous sommes à la fois galériennes et rieuses. Bulle décommande ses invités du soir. Toutes quatre commençons à sentir qu’il ne faut tout de même plus trop plaisanter, la Castafiore fredonne des chansons mélancoliques. Nous tombons enfin sur un sentier qui remonte. Deux kilomètres plus tard, la crête coupe le souffle, on y aperçoit les Alpes, le Ventoux, la Sainte Victoire, tous les villages du Royaume.
Mais le froid arrive doucement, le point de départ est encore à 3 km. On se regarde, chacune lit la fatigue sur le visage des autres. La Nine entend une route encore au-dessus de nous, elle sait que c’est la route de Murs. On tente de la rejoindre mais le sentier emprunté nous en éloigne, nous rebroussons chemin. Après concertation, nous décidons de couper à travers la broussaille épineuse, en pente raide, nous arrivons au talus de pierres, des éboulis sous nos pieds, la rambarde enfin, la route, téléphone, Weber, tu veux bien venir nous chercher. Il le fait avec le sourire, dira qu’il n’a jamais été aussi bien accueilli.
Une bonne dose de bonheur en plus quand on enlève ses chaussures. Je suis à la fois épuisée et bien vaillante. Après cela, quelque chose a changé, je me sens plus forte.

Trois ans que je suis là. Comme un temps de fiançailles…

2

 

Le temps de l’amour et de l’aventure

 

 

A la fois l’espace entre nous
la liberté, le centre
La joyeuse pensée de toi
Et le non espace
la même fréquence
Le souffle commun

 

 

           C’est une fake news, au bout de trois ans l’amour n’est pas fini. Il commence.
Il prend ses aises dans votre vie.
Le tourbillon s’apaise, la première surprise est plus ou moins passée. Je subodore qu’elle ne passera jamais tout à fait mais les sentiments se sont amarrés. Après l’onde de choc, on commence à intégrer l’existence de l’autre et son implication dans sa propre existence. Il faut bien à un moment ou un autre toucher terre, c’est là que ça se passe, là que c’est intéressant. C’est là qu’est l’aventure. Le temps de la rencontre est l’amour dans toute sa splendeur, la suite est l’amour dans toute sa vérité. On finit par se reconnaître, reconnaître l’autre mais également soi-même, non pas que l’on se soit perdu de vue mais on a changé, encore, on fait maintenant aussi partie d’un ensemble de deux. Par là même, on découvre d’autres angles de vue. C’est le temps de s’habituer à ce nouveau soi, où l’amour devient la règle et non plus l’exception. C’est plus léger, on ne traverse plus en solitaire. La vie, il faut le reconnaitre, pèse son poids, c’est bon de le partager. On sait bien que dans l’absolu, à la naissance, à la mort, au fin fond des choses, on est seul. Mais on peut aussi partager tout ça. En rire ensemble.
J’ai un faible pour les proverbes, celui là est africain je crois : Tout seul on va plus vite, à deux on va plus loin.
Elle fait maintenant partie de moi, cette force que me donne l’amour de Weber.
La vie ne révèle pas tous ses secrets, mais nous enseigne tout de même quelques petites choses, nous savons comme est précieuse cette sensation de se comprendre sans même se regarder.
Je trouve bien meilleure que la plupart des autres cette version de moi, en compagnie de cet homme.
Je me sens plus claire. Plus courageuse. Plus réelle.

Environ tous les quinze jours nous déjeunons à Avignon, avec De Niro. Ils sont touchants tous les deux, les pères et les fils s’aiment souvent en gardant une distance virile, une pudeur d’hommes. C’est le côté féminin qui dit plus facilement les mots d’amour. Je m’entends bien avec De Niro, la relation est simple aussi, peut-être à cause de mon expérience avec les fils, j’en ai une belle brochette, ou peut-être parce qu’il a les qualités de son père, plus les siennes propres – comme savent faire les enfants. En tout cas, que les puissances quelles qu’elles soient préservent cet état des liens, on rit et on parle pour de vrai avec tous nos fils. Je me souviens de ce sentiment rassuré quand j’ai su que Weber avait un enfant. Je ne l’ai pas appris le premier jour, il me l’a dit plus tard, la première fois où l’on s’est retrouvé seuls. C’était pour moi en notre faveur, pas le fait en lui-même, je ne pense pas que la réussite d’une vie passe obligatoirement par la parentalité, mais parce que cela voulait dire que nous partagerions les mêmes priorités. Ça rend les choses plus faciles.
Au cours d’un déjeuner en terrasse, douceur avec vue sur le Rhône, on se demande si, en amour, on devient de plus en plus ou de moins en moins exigeant. Je suis la première à répondre : les deux. Je ne vois pas comment le dire autrement, c’est vrai que l’on est plus exigeant rapport à ce que l’on veut vivre, ou en tout cas plus intransigeant rapport à ce que l’on ne veut pas vivre. Il y a des concessions, des compromis, que l’on ne fera plus. Les fausses routes nous ont forgés, il y en a plusieurs que nous saurons ne plus emprunter. Mais d’un autre côté on passe sur ces petites choses qui nous auraient auparavant tant agacés, on lâche du lest dans les secteurs secondaires, on sait mieux de quoi est fait un humain, de quoi nous sommes faits nous-mêmes.
C’est toujours pareil, on se rapproche de l’essentiel.

Bien sûr, une relation n’est jamais linéaire, aucune exception. Mais il faut croire qu’on peut facilement dissiper les nuages – presqu’avant formation. C’est l’un des avantages de la transparence. Quand on s’engage à être limpide avec l’autre cela oblige à l’être avec soi-même, et si l’on n’est pas d’un tempérament belliqueux, si l’on a déjà fait le tour et abandonné les rapports de force, on peut désamorcer les tensions dès qu’on les ressent.
Sans compter les sentiments qui aident beaucoup à la fluidité des vibrations.

Je le vois bien pourtant, des fois on dirait que Weber se demande quand est-ce que les emmerdes vont commencer.
Il m’observe toujours.
Comme s’il craignait encore de mettre sa vulnérabilité entre mes mains, comme si ce n’était déjà fait.
La mienne est aussi entre les siennes.
Il continue de me le dire, je ne sais pas qui tu es.
Par exemple, quand je lui chante par coeur Sheila : Tandis que moi qui ne suis rien, qu’une petite fille de français moyen… (juste avant je l’avais étonné en répondant Gens de Dublin de James Joyce à une question du Trivial Pursuit (un camembert comme de rien)), quand je lui ai raconté mes passages dans les bras d’Amma, aussi.
C’est vrai que nous sommes des animaux à multiples facettes, comme pourrait dire Tryphon. Tryphon le solitaire, presque misanthrope, au fond de sa campagne, dans un hameau proche, au bout de la falaise. Sauvage, le Royaume dans toute sa superbe depuis ses fenêtres ou sa terrasse. Son livre est aussi étonnant que les autres, même quand on ne regarde que les grands chapitres. Il a la photo de sa grand-mère chez lui, lorsqu’elle était danseuse au Folies Bergère – une copine de Joséphine Baker. Il a grandi en face du Sacré Cœur. Il a passé sa vie à gérer les coulisses de grands opéras, il est amoureux de La Callas, ami avec l’équipe de France de rugby et pro de la cuisine. Les premières fois que je l’ai vu, il m’a fait mauvaise impression. Cela reste une question à laquelle je n’ai pas de réponse, que penser de la première impression ? On dit que c’est la bonne, on a tous des exemples où l’on a regretté de ne pas s’y être fiés. Mais on a tous également des exemples où l’on a bien fait de ne pas l’écouter. Tout le monde peut avoir des périodes – ou des facettes – où il n’est pas un cadeau pour les autres. Cela peut arriver plus souvent ou avec plus d’intensité chez les plus sensibles ou fragiles d’entre nous.
Bref, via Weber, qui voit plus loin que tous les bout du nez, j’ai appris à apprécier Tryphon et l’on passe de très bons moments à partager nos tables. Souvent en petit comité : Bratr, Tryphon, Weber et moi. Je me sens royale entourée de ces hommes galants. Parfois, la conversation invite à la confidence, on est en confiance. Des souvenirs affluent. J’ai oublié tant de choses. Je les raconte pour qu’elles existent au moins le temps où je m’en rappelle. A travers le regard de Weber je réalise qu’au bout du compte on est bien incapable de tout expliquer.
On gardera une part de mystère – même à ses propres yeux.
Une autre fois aussi, Weber me regarde bizarrement, quand je lui explique qui est Raoul Follereau. Mais il finit par éclater de rire et me dire qu’il est très fier de connaître quelqu’un qui sait qui est Raoul Follereau. C’est seulement parce que Magali avait acheté une maison dans la rue Raoul Follereau, à Tuisper, comme j’aime beaucoup Magali j’ai regardé qui était ce type sur Wikipédia.
Maintenant Weber le sait aussi.
Je crois qu’un jour disparaitra cette inquiétude dans son regard.
Ou pas. Peut-être qu’elle fait partie de lui.
De toute façon elle n’empêche rien.

La preuve, on rit chaque jour. Parfois, il faut l’avouer, sur le compte de l’autre Weber. Ce n’est pas une plaisanterie quand je dis que Weber ressemble à Jacques Weber, cela arrive souvent qu’on le prenne pour lui. Qu’on prenne Weber pour Weber, en somme. Dans le territoire proche, on le connaît, on sait que ce n’est pas le vrai. Mais dans le reste du Royaume et les alentours, il arrive qu’on se trompe. Les gens ne l’abordent pas directement, ce n’est pas pour dire mais il en impose quand même, ils font demander par la serveuse du café ou la patronne du restaurant si c’est bien lui. Dans la rue, lorsqu’on va en ville, c’est encore plus flagrant, je vois les regards aiguisés qui, une fois certains qu’il s’agit bien de lui, se portent sur moi, en général surpris que je n’ai pas trente ans de moins. Je me souviens aussi de la jeune effrontée qui le croise dans un restaurant et dont le regard contient plus qu’une invitation. Nous n’y pensons pas toujours à cette ressemblance, nous ne nous étonnons pas plus que cela d’être des fois si bien accueillis. En tout cas on peut un peu imaginer ce qu’est la vraie vie des personnes qui font métier de leur visage, elles traversent le monde dans une autre réalité, jamais elles ne peuvent sortir de leur boulot. Les gens sont gentils, en général, mais imaginez qu’ils aient tous l’impression de vous connaître. A chaque fois que quelqu’un le prend pour Weber, Weber me dit c’est donc vrai. Il me dira exactement la même chose quand cela se reproduira dans quelques jours, entre temps il aura oublié. Nous tentons d’analyser le phénomène, si l’on met une photo des deux Weber côte à côte, il y a justement photo, on ne peut pas les confondre. Mais c’est la stature, les cheveux, ce qu’il dégage, il pourrait passer pour son frère. Pour lui cela restera aussi un mystère. Il a de toute façon d’autres choses à penser, il apprend comment on construit une maison.

Moi non plus, je n’ai pas fait qu’attendre, écrire, et aimer Weber, pendant ces trois années. Puisque ma caravane ressemble à un studio d’étudiante, et comme je tends à rendre ma vie cohérente, j’ai étudié.
Encore un dépassement de ce que je croyais mes limites, ce qui m’a changée, forcément.
Ça n’arrêtera donc jamais.

 

3

 

L’air du temps

 

 

Il en faut aussi
des gens contents
pour faire ce monde

 

 

En trois années, beaucoup de choses se passent, quelques unes vous marquent sans que vous vous y attendiez. L’élection présidentielle par exemple.
Elle a été pour moi une sorte d’initiation accélérée. Les engagements exacerbés ont comme déciller mes yeux sur la nature partisane, et sur la politique. Au sens premier du terme. Je n’étais pas non plus totalement ignare ni idiote en la matière mais je me suis rendue compte de tous mes préjugés, de l’état sclérosé de mes opinions qui n’avaient pas été interrogées depuis bien longtemps.
L’explosion du schéma politique que j’ai toujours connu a produit ou a coïncidé avec l’explosion de mes certitudes. Pour caricaturer, à l’analyse, je pensais le monde en absolu, comme si tous aspirions à devenir des anges altruistes et vegans, comme si vivre ensemble impliquait de vivre de la même façon. Comme s’il n’y avait qu’une vérité. C’était bien rangé dans ma tête, il suffisait d’une petite révolution pour tout remettre à sa juste place. Si tous les gars du monde… Mais cette façon de penser ne tient pas compte du réel (ici et maintenant).
Elle a nécessité une sérieuse mise à jour.
Je n’ai pas cherché plus d’explications mais j’ai eu la sensation que tout à coup je voyais les choses telles qu’elles sont, c’est-à-dire dans leurs multiples causes et conséquences (le monde est bien plus complexe que tu ne le penses, gamine).
Il faut dire que Weber suit tout cela de près depuis toujours, c’est l’un de ses domaines d’expertise, les discussions sont animées et prenantes. Comme celles avec Fils Aîné qui lui aussi sait faire la part des choses. Avec eux je suis tenue d’approfondir la réflexion. Weber démonte souvent mes convictions d’un revers historique, il pose les mots dans le contexte, raconte l’Histoire. Les faits.
C’est prouvé, le factuel est une bonne politique.
Pour une pensée honnête, on doit tenir compte de tous les facteurs. Mais cela n’a pas l’air de préoccuper grand monde, l’honnêteté de la pensée. Dans mon cas ce serait plutôt la pensée paresseuse, on me l’a déjà dit. Je ne prends pas toujours la peine de séparer le bon grain du dogme.
C’est à la lumière de ce qui se passe, pendant cette élection, avec quelques uns autour de moi – mes radicaux bien aimés, que je comprends ce qui s’est passé en moi. Je l’ai dit, je n’ai plus de colère. Je ne suis pas victime d’un système, je suis là où mes choix, mes forces et mes faiblesses, mes consciences et mes inconsciences, m’ont amenée.
Je réalise à quel point il est déjà miraculeux que tout cela fonctionne sans que ce soit réellement la loi de la jungle. Comme un corps en plus ou moins bonne santé.
Et on connaît l’importance de l’esprit apaisé dans le processus de la santé.
Nous prêtons trop souvent aux autres, bien plus ou bien moins de noblesse d’âme, que ce dont nous sommes nous-mêmes capables.
Les mêmes injustices me blessent mais j’apprends à regarder de plus loin, je vois d’où elles viennent et toutes celles qui ont déjà disparu – deux réalités sur lesquelles s’appuyer pour les combattre.
Toujours l’histoire de l’angle de vue.

Je suis la campagne sur les réseaux sociaux. On croirait qu’on va élire Dieu. Les repères volent en éclats, la fourmilière est affolée, les prises de position se radicalisent, certains semblent espérer de ce vote la résolution de la totalité des problèmes de l’humanité.
Le casting est incroyable, l’histoire est pleine de rebondissements, il y a même une enquête policière, des traitrises, des ralliements, des super héros, Iznogoud en personne, le scénario tient en haleine.
Quelques uns misent sur la colère. Je n’en suis donc pas. La plupart de mes proches sont déroutés de mon changement (Fils Aîné approuve, Fils Cadet s’en fiche, Fils Benjamin me renie). J’encaisse leurs jugements.
Je revois Frangine me dire, comme une maladie que j’aurais attrapée, que je m’embourgeoise. Nous sommes dehors, au soleil, autour de la table, devant ma caravane. Je ris en moi, je pense que je ne gagne même pas ma vie, que j’habite dans cette caravane. Mais que je n’ai rien à dire, les pensées des autres leur appartiennent. En y réfléchissant ce qui me vient est un simple et quand bien même ? Je le dis à Frangine, à mes yeux, ce sont des notions d’arrière garde, du dernier millénaire. L’urgence est ailleurs. Cela n’avance rien de rejeter la faute sur qui ou quoi que ce soit, voilà où nous en sommes, voilà qui nous sommes, il faut faire avec tous, autant que nous sommes, partons de là, nos choix sont notre pouvoir.
Personne ne peut arrêter la mutation du monde, mais tout le monde peut l’orienter.
Quand je me retrouve seule, je regarde tout de même la définition exacte de s’embourgeoiser dans le dictionnaire. Je choisis le Larousse, c’est celui de notre époque à Frangine et moi, celui qui nous a appris les mots, ce sont ses définitions qui nous ont formées. J’assume ce qui est dit : recherche de confort, perte du caractère révolutionnaire.
Je persiste et signe, je préfère le côté évolutionnaire de la force, dans une révolution on revient sur ses pas.
Comme beaucoup, j’ai pu constater pendant cette fameuse campagne toute la haine déversée d’un camp à l’autre. Elle nous a tous blessés. Il se peut que la tolérance soit une cause perdue, mais en même temps la preuve du contraire est tout autant donnée chaque jour.
Ce sentiment exprimé, partagé par des amis proches, de ne pas être libre. Je le comprends parce que je l’ai déjà ressenti, mais je le perçois maintenant comme étant lui-même ce qui empêche de se sentir libre.
Il paraît que l’humanité est en pleine crise d’adolescence. Ce sont les initiés de la spiritualité qui le disent, ceux qui savent ce que l’on ne sait pas. Je serais plutôt d’avis que chacun sait quelque chose que les autres ne savent pas. Ne serait-ce que l’expérience unique de sa vie. S’il est une chose que j’abhorre c’est que l’on m’intime de me réveiller. Qui es-tu pour te dire plus éveillé que moi ? Les croyances sont nécessaires à notre survie mais elles peuvent vite devenir poison qui aveugle.
Dit la fille qui parle chaque jour à ses anges.
C’est un fait, je ne suis pas sortie indemne de cette élection, beaucoup de mes aprioris, de mes convictions, ont été ébranlés. Encore une remise en question. Pour finir par devenir plus vigilante, à la probité de mes raisonnements & arguments, et donc au danger d’une opposition ou adhésion systématiques.
Cela noté, mon esprit a élargi sa vision mais ne sait toujours pas comment penser le capharnaüm qu’il a découvert.

C’est parce qu’il y a tellement de domaines où les réponses à nos questions sont relatives que j’ai tant aimé apprendre le fonctionnement d’un site web, là où les questions ont une seule réponse.
Cela me prend du temps, je suis comme une exploratrice, c’est tout un univers, un langage à apprendre. Plusieurs, en fait. En créant mon site je me retrouve devant des épreuves qui paraissent insurmontables ou presque. A chaque fois lutter contre la tentation de l’abandon. Puis réaliser, à chaque fois aussi, comme un rite d’apprentie, que ce ne sont pas des épreuves, seulement des énigmes. Cherchez les solutions, fouiller le web, laisser des messages sur des forums comme des bouteilles à la mer. Expérimenter de façon très pragmatique à quel point la nuit porte conseil, tant de fois me retrouver devant un mur le soir et me réveiller au petit matin avec la piste pour le franchir. Les tâtonnements. L’euphorie quand ça marche.
Le seul souci est que j’avance en autodidacte et donc il faut toujours aller chercher les réponses, qui apportent souvent d’autres questions, et fouiller encore pour y répondre. Je rêve de quelqu’un en face de moi à qui je demande simplement les choses.
Pourquoi ça ne me prend pas l’Id du H1 ?
Je me sens tellement néophyte, j’y vais tellement pas à pas, que je tombe un peu des nues quand je m’aperçois que j’ai fini par faire mon site, toute seule (enfin avec l’aide de Weber pour le graphisme, ce n’est pas du tout mon métier, ça tombe bien, c’est l’un des siens), et que les professionnels l’ont approuvé.
Je devrais être habituée depuis le temps, je connais le fonctionnement, faire petit à petit et soudain le projet est réalisé – mais à chaque fois je me fais surprendre. C’est d’ailleurs un des meilleurs moments, tout à coup le lieu, le site, le livre, le poème, est là.
La maison, bientôt, peut-être.

Je fais le siège de ma conseillère en chômage pour obtenir une formation web avec des interlocuteurs vivants. Nous avons de bonnes relations, elle aime mon parcours atypique – cela veut seulement dire que votre CV e ressemble à rien de monnayable sur le marché du travail – qui ne regorge pas de boulots atypiques. Je la remercie régulièrement de tous ses efforts pour me trouver un job ou une formation. Ce qu’elle finit par faire. Après avoir un jour reçu une proposition pour apprendre la maçonnerie (même s’ils ne manquent pas tout à fait de pertinence, les algorithmes de Pôle emploi resteront un grand mystère), je décroche une invitation à une réunion pour une formation de programmeur PHP MYSQL. Pas tout à fait ce que je voulais, un peu trop pointu rapport à mes besoins, mais je serais tellement contente d’apprendre avec des vraies personnes.

On nous fait remplir un questionnaire test, plutôt simple, je sais de quoi on parle. Ensuite c’est un entretien individuel pour expliquer ses motivations.
J’ai bien expliqué, ils m’ont adoptée.
Le premier jour, surpris par ma présence, tous sont venus, y compris les formateurs me demander mon parcours. J’ai appris à le résumer. Mais c’est une pression, je dois être à la hauteur. C’est bien beau de transgresser les codes mais je ne suis pas née avec l’intuition du clavier comme eux, je dois fournir plus d’efforts.
Nous sommes trois femmes sur douze participants, c’est un bon score – j’apprendrai par Arno qui sort d’un BTS informatique que dans sa classe il n’y avait pas une seule fille. Je suis étonnée que les jeunes femmes ne soient pas plus intéressées par ces métiers en développement.
Je m’assieds à côté de Pauline la brillante. Nous passerons ces trois mois côte à côte, complices. C’est ma copine de classe, une femme forte, à l’intelligence remarquable, fragile comme toute jeune maman. Elle sera sans conteste la majore de la promo, celle qui finit l’exercice quand tu cherches encore à comprendre l’énoncé. La troisième féminine c’est Leila la rayonnante, la magnétique, elle connaît tout le monde sur un kilomètre à la ronde au bout de trois jours. En fait nous serons quatre, parce que pendant ce temps une petite fille pousse dans son ventre.
Je m’aperçois vite que je suis victime d’un télescopage de l’espace temps, le plus jeune de la classe est le fils d’amis perdus de vue. Je l’ai connu bébé ! Certainement tenu dans mes bras.
Ce n’est plus de l’incongruité, je deviens un anachronisme.
Heureusement, on rit tout de suite ensemble. Tous. L’ambiance est bienveillante. Et studieuse.
On étudie les algorithmes et les bases de données. Les mains dans le cambouis du web accompagnés par deux compétents qui répondent à toutes mes questions.
La première semaine j’ai pensé que je n’y arriverai pas. Je me demande dans quelle galère je me suis encore embarquée. La deuxième je comprends, jouissance de l’esprit. Ephémère. Je ne comprends plus à nouveau.
Leila me raconte son expérience, me dit qu’il faut tenir, jusqu’au déclic. Je resterai accrochée à ces mots pendant les trois mois où je me rends, malgré tout avec beaucoup d’enthousiasme, chaque jour à l’école. Je dois travailler le soir et le week-end à la maison pour ne pas me laisser distancer. A la fin, j’ai le cerveau épuisé mais revigoré, j’ai apprivoisé une des mécaniques de l’affaire et mon plafond de verre.

Je pense souvent à cette ère numérique dans laquelle nous sommes, dont nous avons vécu l’arrivée. Toute la place qu’elle a prise en quelques années, les moindres interstices – on ne l’a pas toujours vu venir. Elle sonde nos valeurs, transforme nos habitudes, nos fonctionnements.
Le futur est arrivé en douce.
Cela peut effrayer, le quotidien n’a plus grand-chose à voir avec celui de notre enfance, par exemple, mais c’est prouvé, nous sommes champions toutes catégories question adaptation.
La nature, elle, est immuable, régie par les mêmes lois depuis la nuit des temps, dans le tourbillon de la civilisation elle est la constante, celle sur laquelle on peut se reposer.
Même un champ de cailloux la contient toute entière.

 

A suivre (ou pas)

Avertissement au lecteur.rice

S’écrit (ou pas), au fil des dimanches, un récit fiction.
Toute ressemblance avec des paysages existants n’est pas fortuite.
Toute ressemblance avec des personnes existantes l’est et ne l’est pas.
Comme ma propre histoire, elles inspirent le texte sans qu’il soit leur vérité.

Lcep

 

Partie 2

Précédemment – Partie 1

1

 

Le temps de la caravane

 

Pour voir ce renard
presque à portée de main
traverser le chemin
vif flamboyant
sauvage
Encore

 

             A moins de forts vents contraires, c’est le troisième mais dernier hiver que je passe en caravane. Le dernier de ma vie entière si tout va bien. Je l’espère en tout cas. Non pas que les conditions soient insupportables, je ne me plains pas, s’il le fallait je pourrais vivre le reste de mes jours en caravane, mais s’il y a moyen de faire autrement – je préfère. Je pense chaque jour à une maison douce, claire, où la douche est simplement à l’autre bout du couloir, idem pour les toilettes – nuit et jour. L’eau chaude au lavabo. Une cuisine moderne. Disons que j’ai une partie de ce confort quand je suis chez Weber mais je rêve de pouvoir accueillir enfants, familles, amis, et lui-même, chez moi. L’envie d’un toit sur ma tête plus haut que mon bras à moitié levé, d’un vrai bureau avec un fauteuil à roulettes. L’envie de me croire à l’abri.
La notion de transit s’éternise, le provisoire dure, je ne pense plus qu’à arriver quelque part. Planter mes pieds sur la roche, regarder la falaise, parier le temps d’apprivoiser l’oiseau.
Je m’y projette chaque jour, imagine tout ce que cela changera dans ma vie. Ce n’est pas très difficile à imaginer, cela changera tout, toutes les choses, donc aussi les personnes. Un déménagement n’est jamais qu’un simple déplacement.
Je l’espère et en même temps je l’appréhende un peu.
Mais que serions-nous sans nos paradoxes ?
Parce qu’une caravane ne pèse rien sur les épaules. Dans 10 m2 aucune place ne se perd, cela oblige à minimiser les fioritures. Aller à l’essentiel est reposant. Si l’on évite de se cogner aux rangements suspendus au dessus du lit, la vie y est simple. L’habitat est précaire – mais léger. C’est une vie de jeune fille. Qui ne s’occupe que d’elle. Une notion d’insouciance.
Vagabonde. Aucun lopin de terre n’est sous ma responsabilité.
Je me sens comme entre parenthèse.
Une parenthèse, par définition, se referme un jour. Et j’en suis tout de même impatiente.
J’ai remarqué que les personnes qui trouvent ma façon de vivre charmante, tellement authentique, ont des conditions de vie plutôt stables financièrement et qu’ils ne se retrouveraient jamais dans une situation aussi authentique.
Je veux marcher plus de trois pas pour sortir de ma tanière.
En attendant, je goûte les bons côtés qu’a toute chose. Le ménage réglé en deux temps trois mouvements, ou les parois si minces qu’elles ne vous isolent pas de la nature – vous en faites partie. C’est comme si l’oiseau chantait sur votre épaule. Quand c’est le sanglier qui vient rôder, c’est aussi comme s’il fouillait au pied de votre lit.
Mais vous êtes en sécurité et vous le ressentez avec acuité.
Souvent, juste avant de dormir, j’ai la paresse de traverser la cour pour aller me laver à la salle de bains. Alors pour les dents, c’est dehors, assise sur les marches, même par temps qui glace. Brosse à dent et voute céleste, mon cocktail du soir. Parfois une bonne vieille voix du blues en fond sonore. J’ai besoin de respirer une dernière fois dehors, après je peux dormir – bien.
Il ne faut pas grand-chose pour se voir en rois du monde.

Les saisons passent, je mène à terme quelques intentions d’écriture.
D’abord, mon plus important chantier trouve enfin son point final. Un livre commencé il y a cinq ans, un roman-documentaire sur des jeunes gens dans la précarité. C’est leur éducateur de rue qui en a eu l’idée, il a cherché des financements mais au final ça n’a pas fonctionné. Seulement on avait déjà commencé. Il m’avait accompagnée interviewer trois jeunes femmes qui m’ont retourné le cœur. Je ne pouvais pas ne pas écrire ce livre.
Il a été long et difficile à faire. Long, parce qu’il faut savoir que cinq minutes d’interview sur dictaphone nécessitent, même si je me débrouille pas mal avec le clavier, environ une heure de retranscription – et j’avais des heures d’interview… Ensuite il a fallu écrire à partir de là, en respectant ce qui était exprimé, et en reliant le tout pour que le livre se tienne, pour en faire un roman. Je n’ai pas l’habitude de raconter l’histoire des autres, surtout quand ce sont eux qui me l’ont confiée. J’ai eu l’impression d’écrire sur des œufs.
Sans compter tout les échos dans ma propre histoire avec lesquels il a fallu me mettre au clair.
Quand il a été terminé, j’ai envoyé le manuscrit à Charlie, l’une de ces jeunes femmes, pour avoir son avis et son accord. C’était trop à lire pour elle, c’est une amie qu’il l’a fait à haute voix. J’aurais aimé être là. Je souhaitais surtout qu’elle sente sa parole respectée mais je me demandais également si elle assumerait, des années après, ses propos si cash. Tout le monde change en cinq ans. Mais c’était mal la connaître, Charlie est vraiment une personnalité exceptionnelle, j’espère que mon livre l’a assez montré. C’était en tout cas la première fois qu’un personnage de l’un de mes romans m’appelait pour me féliciter de mon travail.
J’ai aussi commencé et abouti deux recueils de poésie. Celui sur les saisons, il a été écrit sur une année, par tous les temps, dans un esprit contemplatif, à célébrer le Royaume. Un autre autour de l’un de mes thèmes favoris : Made in Woman. Accepté tout de suite par les éditions du Boucher du Luberon.
Parfois les choses roulent malgré le peu de confiance que j’ai en moi. Voilà encore quelque chose que l’on ne contrôle pas, c’est dans les fondations, dans la construction de la base de soi. J’admire les jeunes femmes que je côtoie souvent pleines de confiance en elles parce que l’éducation et l’environnement ont évolué, parce qu’il n’y a aucune raison, parce que leurs parents ont assuré. Elles abordent la vie avec tout leur potentiel. Sans parler du changement mondial que cela engendre. Je réalise chaque jour à quel point les combats des femmes changent le monde. Il y a par exemple à l’heure présente autour de moi une majorité de couples équitables. C’est très sensible aussi dans la culture. Nous avons assisté avec Me too à un phénomène dont nous ne mesurons pas encore toutes les implications. En attendant, les films, les livres, tout commence à véhiculer d’autres images de la femme, tout cela est en train de faire son chemin. Bien sûr qu’il faut voir tout ce qui reste à faire, mais de temps en temps il faut regarder aussi tout ce qui a été fait.
Je l’ai résumé dans la première phrase de mon recueil : Je suis née plus libre que ma mère.
Il faudrait ajouter : et moins que ma fille. C’est cela qui importe.

Les saisons passent, d’autres livres s’ouvrent, je prends des notes. Sur tout.
Pour tromper l’attente, pour faire œuvre de vie, aiguiser le regard.
Il m’arrive de m’oublier à contempler l’intérieur de la caravane – mon studio d’étudiante, avec les yeux de celle qui sait que cette page est en train de se tourner. Je comprends maintenant pourquoi je l’ai voulu comme un cocon. Qui est en train de devenir chrysalide. Lorsque je passerai la carte grise à Bingo à qui j’aurai vendue l’Elégante, j’ai le sentiment que je serai très différente de celle qui a signé la vente de sa maison. Tant de choses ont et auront changées.
Il n’y a pas que la maison qui occupe mes pensées chaque jour.
C’est une re-naissance dans bien des domaines.
C’est tout ce que l’on peut se souhaiter, devenir papillon de soi-même.
Nous n’avons toujours pas signé le compromis de vente des terrains, mais c’est en bonne voie – croisement de doigts et toucher de bois – à cette heure les papiers sont chez le notaire.

Le temps est à la fois dans l’attente et dans la vie.
Trois années de grandes choses et de petits riens.
De découverte du Royaume dans des randonnées (avec la Nine, la Castafiore, et Bulle) dont on revient les joues roses. Jusque là j’étais plutôt Churchillienne : No Sport. Maintenant j’ai besoin d’aller de temps en temps marcher. C’est parce que j’ai réalisé pleinement le prix de mes jambes. J’en ai perdu l’usage pendant deux mois à cause d’un problème à la thyroïde. Je ne savais pas si j’allais marcher à nouveau. Pour ne pas tomber dans l’angoisse, je commençais à regarder les références, ces personnes modèles qui parcourent le monde en fauteuil roulant – par exemple. Mais tout de même, cela a fait froid dans le dos. Chaque pas regagné a pris une sérieuse plus-value.
Voilà comment quelques mois plus tard je me retrouve dans les gorges de la Véroncle à me surprendre moi-même. Notre Koh-Lanta, comme dit la Castafiore. Je n’ai pas réalisé un exploit, pour beaucoup ce ne serait rien, mais j’ai dépassé ce que je croyais mes limites, et ça on ne le fait pas tous les jours.
Au départ il s’agit d’une promenade tranquille, avec juste un ou deux passages moins évidents, mais rien d’acrobatique, une promenade de deux heures dans de magnifiques gorges, juste à côté de la galerie, et que Bulle et La Nine ont déjà parcourues en été, en suivant simplement le lit asséché de la rivière.
Mais nous sommes à la sortie de l’hiver, il a plu et par endroits le fond des gorges est impraticable. La promenade tranquille devient cinq heures de crapahutage, force est de passer d’une rive à l’autre, d’un passage à l’autre sur les parois des gorges, avec des endroits que je n’aurais jamais pensé réussir à franchir. On traverse l’eau de pierre en pierre, on prend l’étroit sentier de l’autre bord, on se sert de câbles d’acier et de pitons plantés dans la roche, je n’avais jamais fait ça de ma vie. Le paysage est admirable, les parois de roche, des sentiers féeriques dans la forêt, des grottes, par moments on s’attend à croiser le seigneur des anneaux ou la reine des dragons. Il se trouve des ruines de moulins tout au long des gorges, nous commençons à attendre avec impatience le dernier, derrière lequel nous devons passer pour trouver un sentier qui nous emmènera sur la crête et plus tard à notre point de départ.
Nous ne trouvons pas le dernier moulin, il était indiqué à 2,5 km, nous en sommes à 5, le soleil a déjà un peu baissé, il va falloir trouver un moyen de remonter. Nous sommes à la fois galériennes et rieuses. Bulle décommande ses invités du soir. Toutes quatre commençons à sentir qu’il ne faut tout de même plus trop plaisanter, la Castafiore fredonne des chansons mélancoliques. Nous tombons enfin sur un sentier qui remonte. Deux kilomètres plus tard, la crête coupe le souffle, on y aperçoit les Alpes, le Ventoux, la Sainte Victoire, tous les villages du Royaume.
Mais le froid arrive doucement, le point de départ est encore à 3 km. On se regarde, chacune lit la fatigue sur le visage des autres. La Nine entend une route encore au-dessus de nous, elle sait que c’est la route de Murs. On tente de la rejoindre mais le sentier emprunté nous en éloigne, nous rebroussons chemin. Après concertation, nous décidons de couper à travers la broussaille épineuse, en pente raide, nous arrivons au talus de pierres, des éboulis sous nos pieds, la rambarde enfin, la route, téléphone, Weber, tu veux bien venir nous chercher. Il le fait avec le sourire, dira qu’il n’a jamais été aussi bien accueilli.
Une bonne dose de bonheur en plus quand on enlève ses chaussures. Je suis à la fois épuisée et bien vaillante. Après cela, quelque chose a changé, je me sens plus forte.

Trois ans que je suis là. Comme un temps de fiançailles…

2

 

Le temps de l’amour et de l’aventure

 

 

A la fois l’espace entre nous
la liberté, le centre
La joyeuse pensée de toi
Et le non espace
la même fréquence
Le souffle commun

 

 

          C’est une fake news, au bout de trois ans l’amour n’est pas fini. Il commence.
Il prend ses aises dans votre vie.
Le tourbillon s’apaise, la première surprise est plus ou moins passée. Je subodore qu’elle ne passera jamais tout à fait mais les sentiments se sont amarrés. Après l’onde de choc, on commence à intégrer l’existence de l’autre et son implication dans sa propre existence. Il faut bien à un moment ou un autre toucher terre, c’est là que ça se passe, là que c’est intéressant. C’est là qu’est l’aventure. Le temps de la rencontre est l’amour dans toute sa splendeur, la suite est l’amour dans toute sa vérité. On finit par se reconnaître, reconnaître l’autre mais également soi-même, non pas que l’on se soit perdu de vue mais on a changé, encore, on fait maintenant aussi partie d’un ensemble de deux. Par là même, on découvre d’autres angles de vue. C’est le temps de s’habituer à ce nouveau soi, où l’amour devient la règle et non plus l’exception. C’est plus léger, on ne traverse plus en solitaire. La vie, il faut le reconnaitre, pèse son poids, c’est bon de le partager. On sait bien que dans l’absolu, à la naissance, à la mort, au fin fond des choses, on est seul. Mais on peut aussi partager tout ça. En rire ensemble.
J’ai un faible pour les proverbes, celui là est africain je crois : Tout seul on va plus vite, à deux on va plus loin.
Elle fait maintenant partie de moi, cette force que me donne l’amour de Weber.
La vie ne révèle pas tous ses secrets, mais nous enseigne tout de même quelques petites choses, nous savons comme est précieuse cette sensation de se comprendre sans même se regarder.
Je trouve bien meilleure que la plupart des autres cette version de moi, en compagnie de cet homme.
Je me sens plus claire. Plus courageuse. Plus réelle.

Environ tous les quinze jours nous déjeunons à Avignon, avec De Niro. Ils sont touchants tous les deux, les pères et les fils s’aiment souvent en gardant une distance virile, une pudeur d’hommes. C’est le côté féminin qui dit plus facilement les mots d’amour. Je m’entends bien avec De Niro, la relation est simple aussi, peut-être à cause de mon expérience avec les fils, j’en ai une belle brochette, ou peut-être parce qu’il a les qualités de son père, plus les siennes propres – comme savent faire les enfants. En tout cas, que les puissances quelles qu’elles soient préservent cet état des liens, on rit et on parle pour de vrai avec tous nos fils. Je me souviens de ce sentiment rassuré quand j’ai su que Weber avait un enfant. Je ne l’ai pas appris le premier jour, il me l’a dit plus tard, la première fois où l’on s’est retrouvé seuls. C’était pour moi en notre faveur, pas le fait en lui-même, je ne pense pas que la réussite d’une vie passe obligatoirement par la parentalité, mais parce que cela voulait dire que nous partagerions les mêmes priorités. Ça rend les choses plus faciles.
Au cours d’un déjeuner en terrasse, douceur avec vue sur le Rhône, on se demande si, en amour, on devient de plus en plus ou de moins en moins exigeant. Je suis la première à répondre : les deux. Je ne vois pas comment le dire autrement, c’est vrai que l’on est plus exigeant rapport à ce que l’on veut vivre, ou en tout cas plus intransigeant rapport à ce que l’on ne veut pas vivre. Il y a des concessions, des compromis, que l’on ne fera plus. Les fausses routes nous ont forgés, il y en a plusieurs que nous saurons ne plus emprunter. Mais d’un autre côté on passe sur ces petites choses qui nous auraient auparavant tant agacés, on lâche du lest dans les secteurs secondaires, on sait mieux de quoi est fait un humain, de quoi nous sommes faits nous-mêmes.
C’est toujours pareil, on se rapproche de l’essentiel.

Bien sûr, une relation n’est jamais linéaire, aucune exception. Mais il faut croire qu’on peut facilement dissiper les nuages – presqu’avant formation. C’est l’un des avantages de la transparence. Quand on s’engage à être limpide avec l’autre cela oblige à l’être avec soi-même, et si l’on n’est pas d’un tempérament belliqueux, si l’on a déjà fait le tour et abandonné les rapports de force, on peut désamorcer les tensions dès qu’on les ressent.
Sans compter les sentiments qui aident beaucoup à la fluidité des vibrations.

Je le vois bien pourtant, des fois on dirait que Weber se demande quand est-ce que les emmerdes vont commencer.
Il m’observe toujours.
Comme s’il craignait encore de mettre sa vulnérabilité entre mes mains, comme si ce n’était déjà fait.
La mienne est aussi entre les siennes.
Il continue de me le dire, je ne sais pas qui tu es.
Par exemple, quand je lui chante par coeur Sheila : Tandis que moi qui ne suis rien, qu’une petite fille de français moyen… (juste avant je l’avais étonné en répondant Gens de Dublin de James Joyce à une question du Trivial Pursuit (un camembert comme de rien)), quand je lui ai raconté mes passages dans les bras d’Amma, aussi.
C’est vrai que nous sommes des animaux à multiples facettes, comme pourrait dire Tryphon. Tryphon le solitaire, presque misanthrope, au fond de sa campagne, dans un hameau proche, au bout de la falaise. Sauvage, le Royaume dans toute sa superbe depuis ses fenêtres ou sa terrasse. Son livre est aussi étonnant que les autres, même quand on ne regarde que les grands chapitres. Il a la photo de sa grand-mère chez lui, lorsqu’elle était danseuse au Folies Bergère – une copine de Joséphine Baker. Il a grandi en face du Sacré Cœur. Il a passé sa vie à gérer les coulisses de grands opéras, il est amoureux de La Callas, ami avec l’équipe de France de rugby et pro de la cuisine. Les premières fois que je l’ai vu, il m’a fait mauvaise impression. Cela reste une question à laquelle je n’ai pas de réponse, que penser de la première impression ? On dit que c’est la bonne, on a tous des exemples où l’on a regretté de ne pas s’y être fiés. Mais on a tous également des exemples où l’on a bien fait de ne pas l’écouter. Tout le monde peut avoir des périodes – ou des facettes – où il n’est pas un cadeau pour les autres. Cela peut arriver plus souvent ou avec plus d’intensité chez les plus sensibles ou fragiles d’entre nous.
Bref, via Weber, qui voit plus loin que tous les bout du nez, j’ai appris à apprécier Tryphon et l’on passe de très bons moments à partager nos tables. Souvent en petit comité : Bratr, Tryphon, Weber et moi. Je me sens royale entourée de ces hommes galants. Parfois, la conversation invite à la confidence, on est en confiance. Des souvenirs affluent. J’ai oublié tant de choses. Je les raconte pour qu’elles existent au moins le temps où je m’en rappelle. A travers le regard de Weber je réalise qu’au bout du compte on est bien incapable de tout expliquer.
On gardera une part de mystère – même à ses propres yeux.
Une autre fois aussi, Weber me regarde bizarrement, quand je lui explique qui est Raoul Follereau. Mais il finit par éclater de rire et me dire qu’il est très fier de connaître quelqu’un qui sait qui est Raoul Follereau. C’est seulement parce que Magali avait acheté une maison dans la rue Raoul Follereau, à Tuisper, comme j’aime beaucoup Magali j’ai regardé qui était ce type sur Wikipédia.
Maintenant Weber le sait aussi.
Je crois qu’un jour disparaitra cette inquiétude dans son regard.
Ou pas. Peut-être qu’elle fait partie de lui.
De toute façon elle n’empêche rien.

La preuve, on rit chaque jour. Parfois, il faut l’avouer, sur le compte de l’autre Weber. Ce n’est pas une plaisanterie quand je dis que Weber ressemble à Jacques Weber, cela arrive souvent qu’on le prenne pour lui. Qu’on prenne Weber pour Weber, en somme. Dans le territoire proche, on le connaît, on sait que ce n’est pas le vrai. Mais dans le reste du Royaume et les alentours, il arrive qu’on se trompe. Les gens ne l’abordent pas directement, ce n’est pas pour dire mais il en impose quand même, ils font demander par la serveuse du café ou la patronne du restaurant si c’est bien lui. Dans la rue, lorsqu’on va en ville, c’est encore plus flagrant, je vois les regards aiguisés qui, une fois certains qu’il s’agit bien de lui, se portent sur moi, en général surpris que je n’ai pas trente ans de moins. Je me souviens aussi de la jeune effrontée qui le croise dans un restaurant et dont le regard contient plus qu’une invitation. Nous n’y pensons pas toujours à cette ressemblance, nous ne nous étonnons pas plus que cela d’être des fois si bien accueillis. En tout cas on peut un peu imaginer ce qu’est la vraie vie des personnes qui font métier de leur visage, elles traversent le monde dans une autre réalité, jamais elles ne peuvent sortir de leur boulot. Les gens sont gentils, en général, mais imaginez qu’ils aient tous l’impression de vous connaître. A chaque fois que quelqu’un le prend pour Weber, Weber me dit c’est donc vrai. Il me dira exactement la même chose quand cela se reproduira dans quelques jours, entre temps il aura oublié. Nous tentons d’analyser le phénomène, si l’on met une photo des deux Weber côte à côte, il y a justement photo, on ne peut pas les confondre. Mais c’est la stature, les cheveux, ce qu’il dégage, il pourrait passer pour son frère. Pour lui cela restera aussi un mystère. Il a de toute façon d’autres choses à penser, il apprend comment on construit une maison.

Moi non plus, je n’ai pas fait qu’attendre, écrire, et aimer Weber, pendant ces trois années. Puisque ma caravane ressemble à un studio d’étudiante, et comme je tends à rendre ma vie cohérente, j’ai étudié.
Encore un dépassement de ce que je croyais mes limites, ce qui m’a changée, forcément.
Ça n’arrêtera donc jamais.

 

3

 

L’air du temps

 

 

Il en faut aussi
des gens contents
pour faire ce monde

 

 

En trois années, beaucoup de choses se passent, quelques unes vous marquent sans que vous vous y attendiez. L’élection présidentielle par exemple.
Elle a été pour moi une sorte d’initiation accélérée. Les engagements exacerbés ont comme déciller mes yeux sur la nature partisane, et sur la politique. Au sens premier du terme. Je n’étais pas non plus totalement ignare ni idiote en la matière mais je me suis rendue compte de tous mes préjugés, de l’état sclérosé de mes opinions qui n’avaient pas été interrogées depuis bien longtemps.
L’explosion du schéma politique que j’ai toujours connu a produit ou a coïncidé avec l’explosion de mes certitudes. Pour caricaturer, à l’analyse, je pensais le monde en absolu, comme si tous aspirions à devenir des anges altruistes et vegans, comme si vivre ensemble impliquait de vivre de la même façon. Comme s’il n’y avait qu’une vérité. C’était bien rangé dans ma tête, il suffisait d’une petite révolution pour tout remettre à sa juste place. Si tous les gars du monde… Mais cette façon de penser ne tient pas compte du réel (ici et maintenant).
Elle a nécessité une sérieuse mise à jour.
Je n’ai pas cherché plus d’explications mais j’ai eu la sensation que tout à coup je voyais les choses telles qu’elles sont, c’est-à-dire dans leurs multiples causes et conséquences (le monde est bien plus complexe que tu ne le penses, gamine).
Il faut dire que Weber suit tout cela de près depuis toujours, c’est l’un de ses domaines d’expertise, les discussions sont animées et prenantes. Comme celles avec Fils Aîné qui lui aussi sait faire la part des choses. Avec eux je suis tenue d’approfondir la réflexion. Weber démonte souvent mes convictions d’un revers historique, il pose les mots dans le contexte, raconte l’Histoire. Les faits.
C’est prouvé, le factuel est une bonne politique.
Pour une pensée honnête, on doit tenir compte de tous les facteurs. Mais cela n’a pas l’air de préoccuper grand monde, l’honnêteté de la pensée. Dans mon cas ce serait plutôt la pensée paresseuse, on me l’a déjà dit. Je ne prends pas toujours la peine de séparer le bon grain du dogme.
C’est à la lumière de ce qui se passe, pendant cette élection, avec quelques uns autour de moi – mes radicaux bien aimés, que je comprends ce qui s’est passé en moi. Je l’ai dit, je n’ai plus de colère. Je ne suis pas victime d’un système, je suis là où mes choix, mes forces et mes faiblesses, mes consciences et mes inconsciences, m’ont amenée.
Je réalise à quel point il est déjà miraculeux que tout cela fonctionne sans que ce soit réellement la loi de la jungle. Comme un corps en plus ou moins bonne santé.
Et on connaît l’importance de l’esprit apaisé dans le processus de la santé.
Nous prêtons trop souvent aux autres, bien plus ou bien moins de noblesse d’âme, que ce dont nous sommes nous-mêmes capables.
Les mêmes injustices me blessent mais j’apprends à regarder de plus loin, je vois d’où elles viennent et toutes celles qui ont déjà disparu – deux réalités sur lesquelles s’appuyer pour les combattre.
Toujours l’histoire de l’angle de vue.

Je suis la campagne sur les réseaux sociaux. On croirait qu’on va élire Dieu. Les repères volent en éclats, la fourmilière est affolée, les prises de position se radicalisent, certains semblent espérer de ce vote la résolution de la totalité des problèmes de l’humanité.
Le casting est incroyable, l’histoire est pleine de rebondissements, il y a même une enquête policière, des traitrises, des ralliements, des super héros, Iznogoud en personne, le scénario tient en haleine.
Quelques uns misent sur la colère. Je n’en suis donc pas. La plupart de mes proches sont déroutés de mon changement (Fils Aîné approuve, Fils Cadet s’en fiche, Fils Benjamin me renie). J’encaisse leurs jugements.
Je revois Frangine me dire, comme une maladie que j’aurais attrapée, que je m’embourgeoise. Nous sommes dehors, au soleil, autour de la table, devant ma caravane. Je ris en moi, je pense que je ne gagne même pas ma vie, que j’habite dans cette caravane. Mais que je n’ai rien à dire, les pensées des autres leur appartiennent. En y réfléchissant ce qui me vient est un simple et quand bien même ? Je le dis à Frangine, à mes yeux, ce sont des notions d’arrière garde, du dernier millénaire. L’urgence est ailleurs. Cela n’avance rien de rejeter la faute sur qui ou quoi que ce soit, voilà où nous en sommes, voilà qui nous sommes, il faut faire avec tous, autant que nous sommes, partons de là, nos choix sont notre pouvoir.
Personne ne peut arrêter la mutation du monde, mais tout le monde peut l’orienter.
Quand je me retrouve seule, je regarde tout de même la définition exacte de s’embourgeoiser dans le dictionnaire. Je choisis le Larousse, c’est celui de notre époque à Frangine et moi, celui qui nous a appris les mots, ce sont ses définitions qui nous ont formées. J’assume ce qui est dit : recherche de confort, perte du caractère révolutionnaire.
Je persiste et signe, je préfère le côté évolutionnaire de la force, dans une révolution on revient sur ses pas.
Comme beaucoup, j’ai pu constater pendant cette fameuse campagne toute la haine déversée d’un camp à l’autre. Elle nous a tous blessés. Il se peut que la tolérance soit une cause perdue, mais en même temps la preuve du contraire est tout autant donnée chaque jour.
Ce sentiment exprimé, partagé par des amis proches, de ne pas être libre. Je le comprends parce que je l’ai déjà ressenti, mais je le perçois maintenant comme étant lui-même ce qui empêche de se sentir libre.
Il paraît que l’humanité est en pleine crise d’adolescence. Ce sont les initiés de la spiritualité qui le disent, ceux qui savent ce que l’on ne sait pas. Je serais plutôt d’avis que chacun sait quelque chose que les autres ne savent pas. Ne serait-ce que l’expérience unique de sa vie. S’il est une chose que j’abhorre c’est que l’on m’intime de me réveiller. Qui es-tu pour te dire plus éveillé que moi ? Les croyances sont nécessaires à notre survie mais elles peuvent vite devenir poison qui aveugle.
Dit la fille qui parle chaque jour à ses anges.
C’est un fait, je ne suis pas sortie indemne de cette élection, beaucoup de mes aprioris, de mes convictions, ont été ébranlés. Encore une remise en question. Pour finir par devenir plus vigilante, à la probité de mes raisonnements & arguments, et donc au danger d’une opposition ou adhésion systématiques.
Cela noté, mon esprit a élargi sa vision mais ne sait toujours pas comment penser le capharnaüm qu’il a découvert.

C’est parce qu’il y a tellement de domaines où les réponses à nos questions sont relatives que j’ai tant aimé apprendre le fonctionnement d’un site web, là où les questions ont une seule réponse.
Cela me prend du temps, je suis comme une exploratrice, c’est tout un univers, un langage à apprendre. Plusieurs, en fait. En créant mon site je me retrouve devant des épreuves qui paraissent insurmontables ou presque. A chaque fois lutter contre la tentation de l’abandon. Puis réaliser, à chaque fois aussi, comme un rite d’apprentie, que ce ne sont pas des épreuves, seulement des énigmes. Cherchez les solutions, fouiller le web, laisser des messages sur des forums comme des bouteilles à la mer. Expérimenter de façon très pragmatique à quel point la nuit porte conseil, tant de fois me retrouver devant un mur le soir et me réveiller au petit matin avec la piste pour le franchir. Les tâtonnements. L’euphorie quand ça marche.
Le seul souci est que j’avance en autodidacte et donc il faut toujours aller chercher les réponses, qui apportent souvent d’autres questions, et fouiller encore pour y répondre. Je rêve de quelqu’un en face de moi à qui je demande simplement les choses.
Pourquoi ça ne me prend pas l’Id du H1 ?
Je me sens tellement néophyte, j’y vais tellement pas à pas, que je tombe un peu des nues quand je m’aperçois que j’ai fini par faire mon site, toute seule (enfin avec l’aide de Weber pour le graphisme, ce n’est pas du tout mon métier, ça tombe bien, c’est l’un des siens), et que les professionnels l’ont approuvé.
Je devrais être habituée depuis le temps, je connais le fonctionnement, faire petit à petit et soudain le projet est réalisé – mais à chaque fois je me fais surprendre. C’est d’ailleurs un des meilleurs moments, tout à coup le lieu, le site, le livre, le poème, est là.
La maison, bientôt, peut-être.

Je fais le siège de ma conseillère en chômage pour obtenir une formation web avec des interlocuteurs vivants. Nous avons de bonnes relations, elle aime mon parcours atypique – cela veut seulement dire que votre CV e ressemble à rien de monnayable sur le marché du travail – qui ne regorge pas de boulots atypiques. Je la remercie régulièrement de tous ses efforts pour me trouver un job ou une formation. Ce qu’elle finit par faire. Après avoir un jour reçu une proposition pour apprendre la maçonnerie (même s’ils ne manquent pas tout à fait de pertinence, les algorithmes de Pôle emploi resteront un grand mystère), je décroche une invitation à une réunion pour une formation de programmeur PHP MYSQL. Pas tout à fait ce que je voulais, un peu trop pointu rapport à mes besoins, mais je serais tellement contente d’apprendre avec des vraies personnes.

On nous fait remplir un questionnaire test, plutôt simple, je sais de quoi on parle. Ensuite c’est un entretien individuel pour expliquer ses motivations.
J’ai bien expliqué, ils m’ont adoptée.
Le premier jour, surpris par ma présence, tous sont venus, y compris les formateurs me demander mon parcours. J’ai appris à le résumer. Mais c’est une pression, je dois être à la hauteur. C’est bien beau de transgresser les codes mais je ne suis pas née avec l’intuition du clavier comme eux, je dois fournir plus d’efforts.
Nous sommes trois femmes sur douze participants, c’est un bon score – j’apprendrai par Arno qui sort d’un BTS informatique que dans sa classe il n’y avait pas une seule fille. Je suis étonnée que les jeunes femmes ne soient pas plus intéressées par ces métiers en développement.
Je m’assieds à côté de Pauline la brillante. Nous passerons ces trois mois côte à côte, complices. C’est ma copine de classe, une femme forte, à l’intelligence remarquable, fragile comme toute jeune maman. Elle sera sans conteste la majore de la promo, celle qui finit l’exercice quand tu cherches encore à comprendre l’énoncé. La troisième féminine c’est Leila la rayonnante, la magnétique, elle connaît tout le monde sur un kilomètre à la ronde au bout de trois jours. En fait nous serons quatre, parce que pendant ce temps une petite fille pousse dans son ventre.
Je m’aperçois vite que je suis victime d’un télescopage de l’espace temps, le plus jeune de la classe est le fils d’amis perdus de vue. Je l’ai connu bébé ! Certainement tenu dans mes bras.
Ce n’est plus de l’incongruité, je deviens un anachronisme.
Heureusement, on rit tout de suite ensemble. Tous. L’ambiance est bienveillante. Et studieuse.
On étudie les algorithmes et les bases de données. Les mains dans le cambouis du web accompagnés par deux compétents qui répondent à toutes mes questions.
La première semaine j’ai pensé que je n’y arriverai pas. Je me demande dans quelle galère je me suis encore embarquée. La deuxième je comprends, jouissance de l’esprit. Ephémère. Je ne comprends plus à nouveau.
Leila me raconte son expérience, me dit qu’il faut tenir, jusqu’au déclic. Je resterai accrochée à ces mots pendant les trois mois où je me rends, malgré tout avec beaucoup d’enthousiasme, chaque jour à l’école. Je dois travailler le soir et le week-end à la maison pour ne pas me laisser distancer. A la fin, j’ai le cerveau épuisé mais revigoré, j’ai apprivoisé une des mécaniques de l’affaire et mon plafond de verre.

Je pense souvent à cette ère numérique dans laquelle nous sommes, dont nous avons vécu l’arrivée. Toute la place qu’elle a prise en quelques années, les moindres interstices – on ne l’a pas toujours vu venir. Elle sonde nos valeurs, transforme nos habitudes, nos fonctionnements.
Le futur est arrivé en douce.
Cela peut effrayer, le quotidien n’a plus grand-chose à voir avec celui de notre enfance, par exemple, mais c’est prouvé, nous sommes champions toutes catégories question adaptation.
La nature, elle, est immuable, régie par les mêmes lois depuis la nuit des temps, dans le tourbillon de la civilisation elle est la constante, celle sur laquelle on peut se reposer.
Même un champ de cailloux la contient toute entière.

 

A suivre (ou pas)