Avertissement au lecteur.rice

S’écrit (ou pas), au fil des dimanches, un récit fiction.
Toute ressemblance avec des paysages existants n’est pas fortuite.
Toute ressemblance avec des personnes existantes l’est et ne l’est pas.
Comme ma propre histoire, elles inspirent le texte sans qu’il soit leur vérité.

Lcep – Partie I

Il y a sur cette terre des gens qui s’entretuent, ce n’est pas gai, je sais. Il y a aussi des gens qui s’entrevivent. J’irai les rejoindre.

[Jacques Prévert]

1

 

Le premier pas

 

 

De près ou de loin
il s’agit de revenir
ne plus être la même
revenir sur ses pas
prendre son élan pour le suivant
juste un peu plus loin
ou plus près
c’est selon
et pareil

 

C’est toujours la même histoire, le plus dur est de prendre la décision, ensuite c’est facile, il suffit de suivre le mouvement. Étape par étape.
Elle n’est jamais simple à prendre, on examine les arguments, on passe par plusieurs stades, on balance d’un côté puis de l’autre, on tente même la fuite.
On sait pourtant que la plupart du temps poser la question est déjà y répondre.
Il y a toujours quelque chose pour vous retenir, et puis un jour se trouvent plus d’avantages à s’en aller.
Je ne sais pas comment vient l’idée, en général c’est une convergence de plusieurs facteurs, mais une fois entrée dans mon cerveau elle se révèle vite une évidence, c’est ce qu’il faut faire : vendre la maison et partir.
Le moment de tourner une page.
En fait, refermer tout un livre.
Et donc ouvrir le suivant.

J’ai des projets pour la suite mais ils restent flous, je me concentre sur cette montagne à franchir, je n’ai jamais de ma vie vendu une maison.
Je suis encore toute ébaudie de pouvoir le faire.
Ce sont des affaires de grandes personnes, le défi est sérieux.
Finalement, au bout de vingt ans, nous avons une maison que nous nous sommes partagée. Rien d’autre ne me retient là, rien d’autre que cette maison et son histoire.
Mais les lieux ne sont pas plus que des objets.
Le décret a été longuement mûri, il est publié, je me retrouve grisée par cette liberté, cette puissance sur ma vie.
J’habite depuis trente-cinq ans le coin que je décide de quitter.
Ce n’est pas une décision de femmelette.

 

 

 

*

 

 

2

 

Sauter le pas

 

 

La lune à travers la porte fenêtre
une dernière nuit
L’aube givrée sur la prairie
une dernière fois

 

Vous prenez une décision toute seule comme une grande, ensuite il faut en faire part à votre entourage et vous expliquer.
Parfois ce n’est pas gagné.
Les plus proches approuvent la démarche. Ils disent que la maison familiale est là où je suis, que les lieux ne sont pas plus que des objets (ce sont mes plus proches, nous sommes un peu du même esprit). Je crois voir aussi une lueur d’amusement dans leurs regards – ma famille est joueuse.
Moins facile avec le reste de la tribu qui ne comprend pas que je quitte ce paradis. Je comprends qu’ils ne comprennent pas, au fond mon seul argument est ma certitude intérieure. C’est mon histoire.
On ne ferait pas grand-chose si l’on s’en tenait à la vie et l’avis des autres.
Bien sûr que c’est difficile de quitter le lieu des enfances, un endroit magnifique, toute une vie.
Je ne peux pas emporter l’âme de la maison et de ses alentours, mais j’ai la mienne – pleine de ce que j’y ai vécu. A la fois inquiète et ravie de la façon dont tout cela tourne.

Puisque la décision a été prise, je m’interdis de faiblir, et même la paperasse ne m’en dissuadera pas. Je m’en faisais une montagne, ce n’est en fait pas grand-chose. Je boucle tout sans aide.
Et surtout pas celle du notaire.
Au départ je le trouve drôle, un notaire excentrique ça ne court pas les offices. Ensuite je réalise son incompétence, il ne me dit pas qu’il faut pour vendre une maison une attestation de conformité, un rapport énergétique, un diagnostic de la fosse sceptique…
Je change de notaire et lui écris un mail très bien tourné où je lui suggère de changer de métier. Au final, je ne l’envoie pas. Ce mail ne passe pas les trois tamis de Socrate. Pour le premier, ça va, c’est vrai, je l’ai vérifié moi-même, ce type est nul comme notaire. Pour le deuxième tamis, c’est raté, mon mail n’est pas bienveillant, pas mieux pour le troisième : il n’y a au fond aucune utilité à le lui dire, il doit le savoir.
Je crois qu’il me fait perdre du temps, j’ignore que je la vendrai avant même de la mettre en vente.

L’univers semble tout à fait d’accord avec ma décision, il me suffit d’en parler autour de moi, deux amis de la famille se montrent intéressés.
Une maison isolée, en pleine pampa, cependant mitoyenne : le dernier mot revient naturellement aux mitoyens (le Viking et sa Chérie pour ceux qui suivent depuis longtemps), ils vont devoir vivre tous ensemble.
C’est ainsi que je la vends à un beau couple de Marseillais à qui elle va comme un gant.
Je le souhaite à tout le monde, une maison que l’amour a construite.
Elle est entre de bonnes mains, tout est en ordre, la page est tournée.
Reste à savoir où aller.

 

 

 

*

 

 

3

 

Le deuxième pas

 

Parfois
demain demande
une veille
Parfois
légère et légèrement
déboussolée
Reprendre les choses au début
repartir de la grotte
sortir doucement à la lumière

 

Lorsque j’ai pris la décision de vendre la maison, Coloc Bingo a tout de suite compris que c’était sérieux. Il a vu que ce n’était pas l’un de ces nombreux projets abandonnés au bord de la route. La vie est faite comme ça, en tout cas la mienne, de beaucoup de désirs, de desseins, qui n’aboutissent pas, cela semble le prix à payer pour la réussite de quelques uns. Pour ces rêves que l’on finit par réaliser, et dont l’accomplissement efface toutes les épreuves traversées.
Bingo allait à la rentrée accueillir le Caganis de sa marmaille qui avait décidé de vivre avec son père, il lui fallait de toute façon un logement mieux adapté, il s’est mis en quête sans attendre.
Au printemps, il a laissé la cabane en bois au fond du jardin, je l’ai vendue aux joyeux Marseillais avec la maison.

On a l’impression que la vie s’amuse bien quand on remonte les chemins qu’a empruntés le destin.
Dam, le frère de Bingo, il y a, je crois, plus de vingt ans était en amour avec Shéhérazade. Cela se passait à Paris. Shéhérazade a une ribambelle de frères et de sœurs, et tout ce monde est resté proche de Dam et sa famille après la cessation de couple. L’une des sœurs de Shéhérazade, Aziza, a suivi Clément, son amoureux, quand il est revenu dans son village d’enfance s’occuper de l’entreprise de meubles héritée. Voilà comment Bingo, resté ami de tous lui aussi, est venu s’installer à Gordes, dans le Nord du département (autant dire en terre barbare) dans l’atelier/galerie d’art/maison de bric et de broc/ que lui ont échangé Aziza et Clément contre l’entretien et des menus travaux.
Il y a une chambre libre, si je veux.

Je déménage à la fin de l’année, le 29 décembre, je l’ai fait exprès, pour bien m’en souvenir, la date d’un tournant, du virage à négocier.
Mon peu de meubles, mon trop de livres, au garde-meuble, avant toute chose accuser le coup. Ce peut-être vertigineux une page vide devant soi.
D’abord deux jours à Tuisper, chez Copine, en douceur, atterrir.
Au dernier jour de l’année partir pour un mois à Paname, chez Frangine, au chaud.
Le traverser en somnambule, un peu perdue, déroutée, étourdie de ma vacuité.
Où me poser ?

La chambre chez Bingo n’a pas de fenêtre, ce n’est pas plus mal, j’ai l’humeur plutôt terrier. Disons que je passe l’hiver collée à la cheminée. A regarder les annonces et me rêver un futur.
Je découvre le Nord.
Le Nord Luberon. A une heure de mon passé mais comme un autre pays. L’autre côté de la montagne. Cela faisait plus de trente ans qu’elle était au Nord de mon champ de vision, tout à coup elle se trouve au Sud, la mise à jour de ma boussole interne nécessite plusieurs mois mais je me sens vite à la maison dans cette vibrante carte postale.
Aux premiers frissons printaniers, la chambre sans fenêtre devient trop sombre, la solution s’impose, elle viendra de Toulon, tractée par une dépanneuse et une équipe de joyeux drilles.
Elle est de la marque Elégante, le concept me plait, va pour une vie élégante en caravane. Comme un recommencement cette caravane au fond du jardin.
Le jardin de Bingo, nos situations se sont inversées, on rigole avec la vie.

Avec Bingo et l’aînée de sa marmaille, on rend l’Elégante digne de son nom, on vire les cloisons, on repeint l’intérieur en blanc, on pose une imitation de parquet blanc en lino. Bingo fabrique le lit, les étagères, il amène l’électricité.
Le Fils aîné, visionnaire, dira en la voyant qu’on dirait un studio d’étudiante.
Pour l’eau on verra plus tard, c’est compliqué, onéreux.
J’ai déjà vécu cela, traverser cinquante mètres de jardin pour aller aux toilettes ou à la salle de bains, il n’y a pas d’eau chaude au lavabo…

Je parcours les routes de ce nouveau Royaume. Un territoire circonscrit par les montagnes. Au Sud donc, les rondeurs du Luberon, au Nord les monts de Vaucluse, au loin le Mont Ventoux que l’on aperçoit au détour de quelques chemins. Sur des pics au milieu des vallées, ou comme taillés dans la montagne, perchent des villages concourant tour à tour pour le plus beau village de France. Des mythes mondiaux qui pour ceux d’ici sont simplement des lieux à vivre, on va chez le boucher de Roussillon, on passe par Lacoste, on va boire un verre au Cercle Républicain de Gordes, ou chez Carmen à Ménerbes, manger une pizza à Bonnieux.
Pas un panneau publicitaire à 20km à la ronde, des paysages qui chaque jour surenchérissent à leur propre beauté.
Quand les enfants étaient petits, nous venions de temps en temps dans le coin, mais comme des touristes, et pas souvent, on ne franchit pas naturellement les montagnes. Je me souvenais de plusieurs panoramas, preuve qu’ils sont inoubliables.
J’ai l’impression d’être entrée dans un tableau, qui, par magie, se renouvèle sans faiblir. Si elle avait eu mon âge, Alice aurait tout fait pour rester au pays des merveilles. C’est l’idée qui germe petit à petit, trouver un moyen de rester dans le Royaume. Avec mon budget je ne peux rien y acheter d’habitable et sans revenus je ne peux rien louer, cela risque d’être compliqué.
Mais s’il n’est pas recommandé de compter sur le hasard, on peut tout de même reconnaître qu’il a de fabuleux tours dans son sac.

 

 

 

*

 

 

4

 

Un grand pas

 

Tu viens d’où
Du sud
Du sud d’où ?
Du département
Tu vas rester ici dans le nord ?
J’espère
Pourquoi ?
Y’a un truc

 

Il n’y a pas que les paysages, le Royaume a ses habitants. L’esprit qu’on y respire me fait penser au moment de mon arrivée dans le Sud, il y a presque quarante ans. Ils ont ici dans le Nord gardé cette courtoisie, cette attention à l’autre, une espèce de solidarité, et puis les bistrots aussi. Comme dans le vrai Nord.
Et pourtant ils ont le soleil dehors.
Pour l’instant je ne sais encore rien de tout cela, je ne connais personne ou presque, mon champ relationnel se limite à Bingo, Dam, Aziza et Clément.
Je ne suis pas très liante de nature, trop timide. Et puis je suis descendante de montagnards de l’Est, tribu de taiseux. On me reproche souvent qu’il faut venir vers moi, que je ne vais jamais vers les autres. Je réponds que certains savent très bien le faire, aller vers les autres, mais il en faut bien aussi vers qui aller, sinon on se croise seulement.
Je réponds surtout que l’on est comme on est.
Dans ce cas précis, je ne suis normalement qu’en transit, je ne dois pas trop m’attacher. C’est déjà trop tard pour le territoire.
Il faut croire que c’est un pays à coups de foudre.
Je me régale à découvrir les petites routes sorties des livres de contes, les lumières sorties des tableaux des peintres.
Je m’assieds souvent sur les marches de la caravane, la nuit parfois, le temps de compter quelques étoiles.
Après, j’écris des poèmes.
Le jour, je consulte les annonces immobilières, je tire des plans sur la comète. Les affaires à ma portée me font déménager vers d’autres régions où je ne connais personne. Et même si je n’y connais pas grand monde, au fond de moi, je me vois bien rester dans le quartier.

Il y a toujours une solution, enfin, quelque chose à tenter. La galerie/maison est grande, peut-être que Clément en vendrait une partie, cela lui permettrait de réhabiliter l’autre. Bingo et Dam à qui j’en parle pensent que Clément ne vendra pas, il est attaché à ces murs, c’est l’héritage de sa famille, de son père qui a monté l’entreprise. C’est une belle histoire, de beaux meubles dans des bois épais et solides, au design unique, aux lignes simples, épurées. Connus par une poignée d’initiés, mais dans le monde entier. On les trouve dans un hôtel au Danemark, une galerie à New-York, et ici à Gordes, où ils sont fabriqués par Clément maintenant.
Toute une partie du bâtiment ne sert qu’à entreposer du bordel, c’est un toit et quatre murs, certes de guingois mais donc peut-être dans mon budget, et puis je m’y sens bien. Je pourrais y faire ma maison, ainsi rester habiter la carte postale.
Je n’ai rien à perdre, je fais une proposition à Clément.
D’instinct il dit non, puis on parle.
A la fin il dit pourquoi pas.
Quelques jours plus tard, Dam et Aziza en sont témoins, on se serre la main.
J’achète la moitié du bâtiment.

Cela parait simple. En réalité ça ne l’est pas.
Il semble aussi que le destin a d’autres desseins.
Pour diverses raisons la vente traîne, pas sûre qu’elle soit possible, et puis le toit est amianté, cela entraîne de grands frais, surtout que tout le reste est à faire ou à refaire.
Mais je me sens cœur vaillant, et je reste sur le projet.
Jusqu’à ce que.

Je regarde également les annonces de boulot, je n’y trouve rien de possible, je suis un peu obsolescente pour le marché du travail. Mon seul diplôme me permet d’animer des ateliers d’écriture, mais je n’ai plus le goût de le faire. Peut-être parce que je l’ai trop fait, peut-être parce que ma relation à l’écrit est solitaire, peut-être parce que ne vivant pas de mon écriture je m’interroge sur ma légitimité, certainement pour toutes ces raisons et bien d’autres. En plus ce n’est pas tout à fait vrai, ce dont je n’ai plus le goût surtout c’est chercher des contrats, tenter de se vendre, cela se saurait si je savais le faire.
Grâce à l’amie Scarlett, je décroche un ou deux jobs de saisie, des listes à transcrire sur l’ordinateur, c’est automatique, cela me plaît. C’est reposant de ne pas penser.
Et puis un jour j’ouvre une boite de Pandore.
Le plus souvent, on fait les choses sans savoir où elle nous emmène, comme naître ou aller aux toilettes, par exemple. Je l’ai déjà raconté : les filles de Bingo avaient laissé un magasine féminin aux toilettes. S’y trouvait un grand article sur les choses à commencer en ce début d’année, des défis à relever, un grand choix de projets – une cinquantaine si le souvenir est bon. C’était un magazine pour jeunes femmes, il y avait des propositions comme sauter à l’élastique. J’essayais de trouver quelque chose qui me plairait, et adapté à la temporalité de mon unité biologique. Je n’avais pas non plus envie d’aller vivre à Barcelone ni de repeindre mon appartement en jaune (d’ailleurs je n’avais pas d’appartement). J’ai fini par trouver.
C’est le moment d’apprendre à coder.
Je me suis renseignée, il fallait commencer par apprendre le HTML5, un langage informatique, mystérieux, ésotérique, tentant. J’ai plongé dedans.
Le choix du sujet d’étude est, sans me vanter, judicieux. L’outil (le web) est en même temps la matière première et la ressource. On trouve toutes les informations nécessaires en ligne – par définition.
Je m’y suis tenue pour les deux années suivantes, j’ai appris le CSS3, puis j’ai fait une formation de MYSQL et PHP, un de ces jours je vais me mettre au JavaScript. En vérité, ce n’est qu’un défi relevé dans un magasine, mais j’ai l’impression de réveiller mon cerveau, expérimenter d’autres connexions. Ce n’est pas non plus si simple, parfois je planche quelques jours, mais je finis toujours par comprendre. La sensation est extatique.
C’est un projet à long terme, où que je sois je pourrai créer des sites web pour manger. Le temps d’apprendre, je commencerai à travailler à l’heure de la retraite. Comme dit le Fils philosophe : c’est un concept. Il dit que je suis un Jedi. En fait, il l’a dit une fois. Cela m’a redressé les épaules, j’ai eu le sentiment qu’il avait pardonné. Il y a toujours quelque chose à pardonner aux parents.
Pour être sincère (et c’est tout de même un peu une marque de fabrique), me lancer dans cette moderne aventure du développement web était aussi une recherche de la sensation de faire quelque chose, de ne pas regarder seulement les jours passer. L’écriture est bien sûr présente – plusieurs projets voient le jour ou leur achèvement, mais elle fait partie de la toile de fond, comme le quotidien. Il était nécessaire d’occuper la partie du cerveau qui s’inquiète devant le grand vide sous les pas. Le codage est une science mathématique, il suffit de comprendre la logique (j’y travaille), cela fonctionne ou pas, c’est juste ou pas, on n’y tergiverse pas, il n’y a pas de sentiments, pas d’émotion, pas de magie non plus disait l’un des formateurs (il y en a un peu tout de même, comme en toute chose), c’est un univers inventé par l’homme (donc préhensible par la femme), et cependant infini. C’est également un univers bienveillant, où l’on partage les connaissances sans retenue. Je me souviens d’une conférence youtube il y a longtemps, un think tank peut-être, où l’intervenant expliquait ce qui change profondément les mentalités dans le numérique c’est que lorsque l’on donne quelque chose à quelqu’un (une image, une vidéo, un document…), on ne s’en prive pas pour autant. Dans le monde réel, si l’on donne on se dépouille, dans le monde informatique, quand on donne, on copie, on partage seulement.
Pour être encore plus sincère (mais où s’arrêtera-t-elle ?), la soixantaine approche, et si pour le corps il aurait fallu s’y prendre au moins il y a une trentaine d’années, j’ai envie de cultiver la jeunesse et la souplesse de ma cervelle.
Enfin, voilà, pour dire comment je m’occupe quand je pense encore que je vais acheter un bout de la galerie. Je regarde chaque jour le bâtiment (ma caravane est juste en face), je le retape virtuellement. Je le fais visiter à la famille et aux amis, certains s’enthousiasment pour le projet, d’autres craignent pour moi, il semble un peu démesuré vu le budget. Et surtout incertain. Tous les rénovateurs de maisons vous le diront : un nombre imprévisible d’imprévus.
De toute façon, je ne le sais pas encore mais ce n’est pas cette vente là que j’attends.
Je code dans mon coin, j’écris des poèmes, je visite le Royaume, je me rassemble.
Ce n’est pas rien d’avoir une nouvelle vie devant soi, il faut beaucoup y réfléchir. A la fin de l’hiver, je tombe un peu malade, histoire de passer en bonne conscience quelques jours au lit, au chaud, se refaire dans la matrice.
Cela ne fait que quelques mois que je suis là quand Aziza et Clément m’invitent à déjeuner un dimanche midi, il y aura quelques amis à eux. J’hésite un peu, je suis toujours repliée, mais le printemps arrive, et avec lui tout se déplie, il est temps que je rencontre les autochtones, que je parle avec des vrais gens. J’achète une bouteille de vin et me rend au déjeuner.
On a beau savoir que cela peut arriver, d’abord ce n’est pas tous les quatre matins, et puis c’est toujours surprenant ces rencontres qui changent le cours des choses.
Vous êtes assise à une table, un dimanche midi du mois d’avril, vous faites connaissance des autres invités, et puis la porte s’ouvre, quelqu’un entre, et vous savez en un regard que votre vie n’est plus la même.

 

 

 

*

 

 

5

 

Pas de deux

 

Il faut compter avec la part sauvage
marcher pieds nus sur l’herbe ou le sable
dormir parfois dehors
laisser libres les chevaux

 

Je l’ai déjà décrit dans un recueil de prose-poésie mais le livre est pour l’instant inédit. Et puis on a le droit de ressasser aussi les bonnes choses.
L’écrire sous un autre angle.
Tout peut être dit avec d’autres mots.
Ou pas.
La scène reste fidèle dans ma mémoire, pas beaucoup de son mais tous les autres sens sur la sellette.
L’impression la plus précise et la plus durable est celle de la lumière.
Voilà pourquoi la photo est intacte.

Il fait soleil, je vais déjeuner à pied, Aziza et Clément habitent à 500m de la galerie. Je longe des maisons et des murs de pierre, des jardins de curés, une pinède et quelques vignes, déjà un peu de coquelicots. La route est déserte, je marche au milieu, la bouteille de vin à la main. J’ai beaucoup aimé ces moments dans les villes, la nuit, où, à deux ou en bande, on marche au milieu de la rue – cette sensation de maîtriser le jeu. C’est un peu le même sentiment, seule, à la campagne, à midi, je marche au milieu de la route et elle m’appartient.
Je fanfaronne, parce que quand j’arrive il y a déjà presque une dizaine de personne inconnues et je me sens plutôt intimidée.
Je suis présentée comme la fille qui habite la caravane au fond du jardin, à la galerie.

Nous sommes dans la cuisine, autour d’une grande table ovale en bois doux, où je compte une quinzaine de couverts. La pièce est claire, colorée. Une grande baie vitrée donne sur le terrain, l’enclos des chevaux, un morceau de plaine, au loin un village du Royaume perché sur sa colline – je parie pour Roussillon. Ou Bonnieux ? Je n’ai pas encore les repères. Deux chats traversent la pièce– dans un évident et souverain dédain. On sert l’apéro, un rosé d’ici, vif, fruité, rond comme la montagne, il me plaît. Encore un bel atout pour le quartier.
Dans quelques minutes sera réglé le problème Should I Stay or Should I Go mais je ne le sais pas encore, pour l’instant j’en suis à découvrir un nouvel univers.

Quelqu’un entre de temps en temps, ils se connaissent tous, s’embrassent, ici c’est trois bises, c’est trop, on en rigole avec Dam qui dit que c’est le pays des Bisounours : on se fait plein de bisous. Ils s’interpellent, se donnent des nouvelles, me demandent qui je suis. La fille de la caravane…
La parité est honnête, tous très différents, chacun se présente sans fioriture, ils sont aux environs de mon âge, à une quinzaine d’années près. Plus on avance, moins les années séparent.
Quelqu’un parachutée comme moi à cette table pourrait se demander ce qui les rassemble, mais ce n’est pas le genre de questions que je me pose, ils sont reliés, c’est un fait, je le prends comme tel.
Je fais la connaissance de Bulle, un petit bout de femme aux yeux perçants, elle parle comme dans les livres, s’amusent avec les mots, les aiment précieux et rares, elle a un sourire de môme, fait rire tout le monde. La Castafiore aussi, je comprends pourquoi ils l’appellent comme ça, elle en a le coffre et la coquetterie, c’est une diva, bonne enfant, qui brûle les planches. Il y a aussi Hildebald, artiste et narcoleptique, un autre qui ne quitte pas son chapeau avec une tête de lutin dessous, un avec accent qui choisit ses mots, Aziza, la chaleureuse, passe un moment avec chacun. On me parle de deux autres en voyage, en Amérique. Je ne peux pas me souvenir de tous les prénoms mais, moi la taiseuse, deviens bavarde, curieuse de ces personnages uniques – joviaux et débonnaires comme dirait Bingo – dont je comprends et j’apprécie l’humour. Une joyeuse tribu.
Comme tout le monde, chaque fois que la porte s’ouvre je regarde qui arrive.
On n’est à l’abri de rien sur cette terre.
L’amour, comme la chance, est un attentat à l’envers – au bon endroit au bon moment.
L’image est très présente, une photo avec flash.

Il entre dans la pièce. La lumière autour de lui – je ne sais pas si elle l’enveloppe ou s’il l’irradie – est douce mais m’éblouit.
Je n’en crois pas trop mes yeux mais je croise son regard.
On se le dira après, il a ressenti la même chose, une évidence.
J’en ai sur l’instant un peu le souffle coupé.
Si mes souvenirs sont bons, le coup d’œil est rapide, on tourne vite la tête, on s’est pris la décharge, on s’est vus, personne ne va fuir dans la minute, laissons venir.
On ne nous apprend pas à faire la grimace.

Il est accompagné d’un ami, ils apportent un plateau d’huîtres. Soudain, un petit air de fête en plus de la bonne ambiance.
Il s’assied en face de moi, je ne le voyais ni ne l’aurais aimé ailleurs. Je ris maintenant de ces efforts à avoir l’air de rien mais nos yeux qui ne se quittent pas. Ils sont déjà aimants. Je vois l’enfant dans son regard sombre, il est doux et malicieux. Je vois l’élégance dans tout ce qu’il dégage. On se connaît. Pas née de la dernière pluie, je sais le prix de ce que je suis en train de vivre.
On apprend quelques petites choses l’un sur l’autre. Par exemple qu’il attend un terrain pour construire une maison à Lioux, un village voisin où il habite et dont je n’avais jamais entendu même le nom. Je parle de mon intention d’acheter une partie de la galerie. On rit déjà de nos projets similaires.
Je pense que personne ne remarque l’intensité de nos regards. C’est entre lui et moi. Les autres m’accueillent, me questionnent, se racontent.
Les métiers sont variés, tailleur de pierre, photographe, bricoleur, cuisinière, guide touristique, ingénieur… Ils viennent de milieux, de culture, et même de pays différents, mais parlent tous la même langue. Celle de l’instant qui compte. Je devine les parcours cabossés, les chemins de traverse, qui les relient aussi. Je me sens en terre familière.
Je découvrirai plus tard qu’ils partagent également, et j’en suis aussi, un émerveillement quotidien à habiter le quartier.
La longueur d’onde est simple et humaine, pas étonnant chez Aziza et Clément, mais c’est le sel de n’attendre rien on reçoit tout comme une surprise, bonne en l’occurrence.
Le courant passe.

Je vois qu’il m’observe quand la Castafiore pousse un contre ut ou une bordée d’injures, mais j’ai l’habitude des fous et des poètes mon petit bonhomme.
Je me sens à l’aise à cette tablée hétéroclite.
Je le regarde aussi, il semble aimé et respecté des autres, il est courtois et attentif. Et comme tous, rieur.
Aziza, la Castafiore, et Bulle, les filles en chef décident qu’il faut me montrer un bistrot du coin, un de leurs repaires, l’auberge de Lioux, on décide d’y aller mercredi, à l’heure de l’apéro. Si j’ai bien compris c’est le village où habitent les yeux doux, le rendez-vous ayant l’air d’englober toute la tablée, je suis à peu près assurée de le revoir. De toute façon, j’en ai la certitude, je peux prendre congé.
Je suis épuisée, le repas était délicieux, j’ai fait péché de gourmandise, et puis je n’ai plus l’habitude de tant échanger avec d’autres entités biologiques, et puis ce regard me retourne tous les organes.
Il y a cependant une question qui reste en suspend. Il est arrivé accompagné d’un ami, ils habitent ensemble, partagent le projet de maison. Au premier coup d’œil, éblouie par la lumière autour de lui j’ai quand même remarqué qu’il est ce que ma mère appelait un bel homme. Il est visiblement cultivé, soigné. Tous ces éléments et le fait de n’avoir reçu aucune information sur sa situation amoureuse me font douter, de son naturel intérêt pour moi.
D’un autre côté sa façon de me regarder balaie tous ces doutes.
Je ne sais trop quoi penser, je veux garder la tête froide mais cette chaleur que je ne contrôle pas. J’ai besoin de m’éloigner, calmer l’étourdissement.
Juste après le café, un dernier regard plein d’interrogations, le rappel du rendez-vous de mercredi, trop de bises, et je me sauve.
Je file dans ma chambre, me repasser le film.

Cap’taine Sensible m’appelle ce soir-là, rien n’est dit ou fait mais je lui raconte la rencontre, et mot pour mot lui annonce une grande histoire. Elle vient dimanche, elle espère le voir. Le prochain dimanche me semble à des années lumières, j’y organise une journée lecture de poésie, pas envie d’y penser pour l’instant.
Le téléphone raccroché, je trouve que je me suis un peu avancée, rien ne dit même qu’il y aura une histoire. Mais si, les regards le disent. Comme si je ne savais pas que parfois on lit ce que l’on veut lire dans un regard. Oui mais…
La soirée et les jours qui suivent me promènent ainsi sur l’échelle de la confiance, j’oscille entre la conscience de me trouver au début d’une belle chose et l’idée que je me fais des idées. Je me connais, je fais parfois des choix sans en envisager tous les aspects, ensuite j’ai l’impression de tomber des nues. Je vire l’adolescente qui pointe toujours son nez quand un homme occupe mes pensées. On ne peut pas le savoir avant de vieillir, on est aussi toutes les personnes passées et il faut être vigilant à qui commande. Là non plus je n’ai pas le temps de me tromper.
Le reste des interrogations n’a pas d’âge, c’est interprétation des signes, des mots, concentration sur les détails échappés à première vue, analyse des gestes, extrapolations pas toujours rationnelles.
Comme les enfants à l’école, j’attends mercredi.

 

 

 

*

 

 

6

 

Un pas de plus

 

Un jour ou l’autre
il faut nettoyer les tapis
déloger la poussière
allonger le regard
Une nuit ou une autre
épousseter les étoiles
engager la conversation

 

Quand on vient à la galerie, depuis Avignon, Cavaillon ou Coustellet, à hauteur de Gordes, on laisse le village sur sa gauche et on descend en direction d’Apt. Il faut être prudent, au virage suivant, un panorama vous distrait à coup sûr. Toute la vallée, au sud, jusqu’à Bonnieux, une quinzaine de kilomètres, et tout au fond, au nord-est, une immense falaise sortie de nulle part.
Elle m’intrigue depuis que j’habite le Royaume.

L’invitation des filles comprend le trajet. Pile à l’heure, ce mercredi, La Castafiore passe me chercher à la galerie. Elle porte de superbes bottines panthère et un serre tête fleuri. Elle chante dans la voiture, un air de la Traviata puis une chanson de Brigitte Bardot, on rigole. Elle prend une petite route que je ne connais pas, en direction de Sault et du Ventoux, je n’en perds pas une miette. Dans le premier champ après l’intersection, comme gardien d’une frontière, un âne paît. On traverse des vignes, des cerisiers, au large de Joucas, encore un village de lumière – taillée dans la pierre.Lorsqu’on arrive à Lioux, je prends en pleine figure, et dans presque tout mon champ de vision, le spectacle de la falaise sur laquelle rebondit le soleil couchant.
Pour les décors, la production a les moyens.
Plus tard Le Fils qui habite Marseille dira que cette falaise est aussi puissante que la mer. Je savais déjà que je me poserais là, avec vue sur elle, je l’ai donc pris comme un compliment personnel.
Juste au pied, La Castafiore me montre la maison où habitent les yeux doux.

Face à la falaise, de l’autre côté de la route, dans un oasis au milieu de la roche, l’auberge vaut le chemin. D’ailleurs elle a une plaque du Routard pour chaque année depuis son ouverture. Plus de vingt ans, les premières sont collector. Comme les billets collés sur tout un pan du mur – je vois le vieux Corneille de 100 francs, à côté des cartes postales, un peu trop de fesses de femmes. Sur les murs de la salle, des citations de toutes les écritures, même sur le plafond, on imagine des soirées mémorables. La loi Evin n’est pas arrivé jusque là, on s’y sent libre.
Daniels, l’aubergiste, été comme hiver vaque pieds nus, un souvenir des Antilles me précise-t-on. Si ta tête ne lui revient pas, il ne te servira pas, semble dire la légende. Au départ je ne sais pas quoi boire. Daniels me fait signe de la main de ne pas bouger, il va chercher un verre et prend une bouteille sans étiquette, juste un point d’interrogation au feutre blanc, le liquide est coloré, fruité sunrise, c’est une bouteille de “je ne sais pas”. Il m’en sert une bonne rasade. Je suis consciente de l’honneur. Il bougonne, fait semblant de grogner, mais on remarque vite qu’il ne perd pas une occasion de rire.
Comme la bande de dimanche que l’on a rejointe.

Il est encore plus attirant. C’est difficile de ne pas le regarder tout le temps. Dans nos sourires l’un à l’autre, quelque chose est déjà vivant.
Je suis à la fois livrée à mon trouble bienheureux et pleine d’interrogations, de peurs sans doute. L’ambiance noie le poisson, Bulle a rapporté des pizzas, les tournées se succèdent, tout le monde arrive plus ou moins à se parler dans le brouhaha. L’histoire de chacun est tout un livre.
Lui et moi échangeons des informations avec désinvolture. Il est père, le terrain qu’il attend pour construire sa maison est voisin de l’auberge, il connaît Rome comme sa poche… On se comprend, lui non plus n’a pas une vie en ligne droite. La sensation qu’on en dégage la même philosophie.
Je vois dans les yeux d’Aziza – la fine mouche, qu’elle a repéré l’évidence.
La Castafiore pousse la chansonnette, Bulle joue un morceau de piano.
Assise sur un tabouret de bar dans un bistrot de bout du monde, je ris, du léger dans l’air.

Je les invite tous à la journée poésie de dimanche, celle que j’organise dans la grande pièce de la galerie et sur laquelle il faudrait que je me recentre sans tarder. Ils disent qu’ils viendront. Il me le certifie les yeux dans les yeux
Au moment de partir, lorsque je veux régler ma tournée, Daniels m’informe que les yeux doux l’ont déjà payée.
Je l’assume, même si c’est trace d’un autre temps, cela n’attente ni à ma liberté ni à mon indépendance, j’aurai toujours un faible pour ces hommes qui ne peuvent pas laisser une femme payer son verre. L’important est de pouvoir le faire, de pouvoir payer son verre, sa tournée, là est ma liberté. Si je veux, je peux, comme ma liberté d’aimer les hommes galants. Vieille ou pas, l’école dit beaucoup de la personne. J’en ai croisé dans tous les milieux, ce n’est pas qu’une question d’éducation, c’est un esprit, et la plupart du temps l’exact contraire du machisme ou toute chose de cet ordre.
Tu la joues gentleman, soit, moi j’habite l’Elégante, ça me fait déjà aussi pas mal de points.
Toutes les bises et à dimanche.

Je n’en parle à personne mais je suis en panique. Ce n’est pas qu’il me plaît, c’est plus profond, comme s’il était fait pour moi, je le sais, je le sens, je le veux. Au plus juste, une partie de moi ressent tout cela, qu’il n’y a pas de questions à se poser, une autre partie fuirait bien, en courant. Pour différentes raisons, que je ne comprends pas sur l’instant, empêtrée dans ma confusion. Je me souviens de ce qu’avait dit le Berger des Rues, nous parlions de l’une des jeunes femmes dont il s’occupait et qui venait de tomber amoureuse, il m’avait expliqué à quel point une nouvelle relation remue tout ce que nous sommes, déstabilise même nos fondations. Je comprends ce qu’il voulait dire
Surtout que mes fondations sont déjà malmenées. Je viens d’arriver, c’est toute une aventure, je me construis ici, je n’ai pas envie d’une histoire d’amour, c’est égoïste, j’ai besoin de toute mon énergie pour moi, pour mon projet, pour trouver de quoi vivre, je n’ai pas de place pour quelqu’un. Remonte aussi la dernière déception, qui m’a terrassée trop longtemps, mon petit cœur ne veut plus d’autres cicatrices.
Cela fait quelques années maintenant que je suis seule. Pour survivre gaiement, il a fallu blinder quelques portes, je ne sais pas où trouver le courage de les ouvrir à nouveau. Je me rappelle comme tout le monde le 7 janvier 2015, ce n’était pas seulement ce que nous avons connu de plus terrible – sans même savoir qu’il ne s’agissait que de l’ouverture du bal, mais c’est le jour où jamais je n’ai ressenti à ce point le manque d’une épaule sur laquelle pleurer.
Ensuite, la solitude est devenue une force, on se porte bien à n’avoir de comptes à rendre à personne. On se le dit, les femmes seules, entre nous, avec notre solidarité, il y a une douce ivresse dans notre liberté
Sauf qu’on ne peut pas ignorer ce que l’on ressent, on ne contrôle pas le côté aimant de la vie, il y a des lois – en physique, en chimie, en amour.

Pour l’instant je dois m’occuper des lectures de dimanche, les derniers mails et coups de téléphones, les courses, l’aménagement de la salle. Dam arrive le matin pour installer la sono. Ensuite les poètes, un peu de public, les amis. Captain Sensible est impatiente de le voir. Je ne sais pas s’il viendra mais elle parie qu’elle devinera qui c’est. Je ne lui donne aucune indication physique mais je ne parie pas contre elle, elle a un feeling d’un autre monde et nous aimons les mêmes hommes.

C’est bon de retrouver la poésie, elle a traversé le département avec moi, nous avons franchi les montagnes. Bulle et la Castafiore sont là, Aziza et Clément aussi, il arrive enfin. Captain vient me voir deux minutes après qu’il soit entré :
– C’est Jacques Weber.
Ce n’est même pas une question. C’est vrai qu’il ressemble à l’acteur.

Un peu de la famille : Gainsb a fait le déplacement ; mes amis du sud : Copine est venue, Flore aussi avec Abel le Boss et leur propre poésie, Le Boucher, quelques autres ; la tablée du nord avec La Castafiore qui de temps en temps se lève et déclame ; mes amis poètes, toute la journée des mots qui touchent, les yeux doux de Weber.
Ce moment est comme la jonction entre mes deux vies, entre les deux côtés de la montagne, réunis pas les mots et la poésie – le rosé, aussi, un peu. Je dirais l’ouverture du portail du Royaume.

Pour clore ces jours là, l’usage est de prévoir des spaghettis à la bolognaise qui s’adaptent au nombre imprévisible de convives. Toute le monde reste, ou presque, j’en suis heureuse, je commence à sortir le matériel. Weber se propose pour la cuisine, à son ton et sur le conseil des autres je comprends qu’il est le seul habilité sur le territoire à cuisiner les pâtes – ascendance italienne oblige. J’accumule les informations, il est très fort en pâtes, nul en nettoyage de cuisine.
C’est délicieux, cette tablée, le vin, la poésie, la bolognaise, le cœur fondant. A l’autre bout de la table, Captain Sensible voit la montée d’émotion dans mes yeux, elle lève son verre, trinque de loin – à la vie et son beau cinéma ! dit-elle.
– Pas mieux.

Quelques jours plus tard c’est notre premier rendez-vous.
Disons que nous n’avons pas eu des débuts faciles.
Enfin, oui et non.

 

 

 

*

 

 

7

 

Revenir sur ses pas

 

Perturbation générale
flou global
confusions personnelles
Chacun tente la prouesse
le temps que passe la tempête
de faire le dos rond
tout en relevant la tête

 

Tout le monde sait que l’on est soi-même son pire ennemi.
Je me rends bien compte que je regimbe à l’inéluctable, cela n’empêche.
Je cafouille, je me perds dans la contradiction de mes sentiments. Je ne sais plus qui je suis, à cause de cet autre qui entre dans ma vie et, pas besoin d’être devin, toute la place qu’il va prendre.

Nous avons rendez-vous à Goult, dans la douceur de mai et au café de la Poste. On se retrouve sur le parking, pareillement ponctuels. Aziza, Clément, Bulle, La Castafiore, se trouvent à la terrasse du café, ce n’était pas prévu. Nous sommes repérés, je vois dans les sourires et les yeux des filles le couple que nous pourrions former. On ne peut pas se mettre à part, d’abord ce sont nos amis, et puis la terrasse est bondée. La Castafiore tient à tout prix à nous entraîner à la soirée où ils se rendent, chez Jojo, au château. Nous tentons beaucoup de choses pour échapper à l’invitation, j’aurais aimé qu’il nous défende davantage, mais, les tournées aidant, nous finissons par céder. Je ne peux empêcher la déception. Bien sûr, je pense qu’il n’a au fond pas tant que cela envie de passer la soirée seul avec moi, mais va pour le château avec toute la bande.
Une vingtaine de convives dans la salle d’armes, Jojo fait visiter le château dont il est le gardien mais en fait le souverain, quelques paysages coupeurs de souffle depuis les fenêtres des chambres de luxe. Jojo a prévu des spaghettis à la bolognaise. Notre histoire sous le signe des spaghettis bolognaise, a-t-on vu plus romantique ? Jojo le malicieux obtempère sans discuter quand Weber propose de les cuisiner. Coincé derrière les fourneaux, il me demande de lui garder une place près de moi à la grande table. Entre des murs et toute leur histoire, nous sommes assis sur des chaises à hauts dossiers, tablée de seigneurs va-nu-pieds. Quelqu’un vient s’asseoir à la place que j’avais réservée pour Weber, je n’ose pas protester, je suis nouvelle ici. Lorsqu’il sort de la cuisine, il s’assied à l’autre bout de la table, là où il reste une place, on se regarde de loin, je vois sa déception. Bien sûr, il pense que je n’ai pas voulu de lui près de moi. Plus tard, dans la soirée, quelque chose de majestueux, dans une pièce où Bulle joue Bach au clavecin. Nous partageons cet instant et nos déceptions en silence, pour le premier rendez-vous disons que nous nous sommes un peu manqués.
Mais il ne manquait pas de panache.
On ne peut pas dire encore si Cupidon s’en fiche ou non.

Ensuite vient le clin d’œil, appuyé, du hasard.
Je vais simplement faire des courses et je tombe sur lui au rayon fruits et légumes. Cela ne me semble pas si extraordinaire, le Royaume n’est pas si grand, et puis c’est de la magie de base – puisqu’on s’attire. L’extraordinaire c’est le saisissement quand je le vois. Lui venait de dire à son ami des huitres, celui avec qui il habite et avec qui il fait les courses, encore un qui a une histoire comme un livre, il est Tchèque, et il était en vacances en France quand les Russes ont envahi son pays, en 1968 je crois. Il est resté, et a réussi une grande école d’ingénieur tout en apprenant le français. Ils se connaissent depuis tout ce temps, ils sont frères maintenant. Bref, Weber venait juste de lui dire qu’il aimerait me voir.
La rencontre le choque un peu.
C’est tout moi, mon petit bonhomme, je suis un vœu exaucé.

D’autres rendez-vous. S’apprivoiser. Regarder la complicité grandir. Nous ne sommes pas petits joueurs et avec l’âge avons appris quelques bases, nous instaurons la transparence comme seule règle – tout le reste en découle. Exercice impitoyable, il m’oblige à la transparence avec moi-même, brasse donc mes émotions, encore une fois jusqu’aux fondations. Il faut tout remettre à plat, se situer, être à la fois lucide et se laisser aller aux sensations, je me sens comme une machine à guimauve et ses bras mécaniques qui ne cessent de remuer la matière – tout en sillonnant les environs. Il connaît bien le quartier, me montre ses bistrots et ses trésors. Je pleure à Lacoste, c’est aussi le jour du double arc-en-ciel sur toute la vallée, je l’embrasse à Roussillon, mais c’est aussi le soir du matin où se frôle la rupture.
Je fuis sans partir, sans m’en rendre compte j’essaye de tuer la romance dans l’œuf, je provoque. Quand je sors de ma confusion et prends un peu de recul je ne m’aime pas, je ne me comprends pas, pauvre paumée. Avisé, il plie mais ne rompt pas, accepte mes incohérences. Comme s’il me regardait tenter tous les chemins avec la tranquille assurance que je finirai par prendre celui sur lequel il m’attend, jovial et débonnaire.
C’est aussi toute cette humanité dans son regard, celle qui sait que personne n’est fait d’un seul tenant.
De son côté, il m’observe, quelques traumatismes le rendent prudent, il pose sans cesse des questions. Je n’aime pas trop toutes ces questions, je ne sais pas bien dire qui je suis ni ce que je ressens, je fais de mon mieux. Nous avançons ainsi, dans le flou – mais transparent, tentant de se parler de tout.

Je n’aime pas les débuts, à cause d’une overdose de débuts dans ma vie, mais il faut reconnaitre qu’une fois les démons rangés, les portes ouvertes, le pacte scellé, l’association officialisée, nous passons l’été en lévitation. Un été de fête, un été de cigales. Le Royaume dans toute sa beauté – lavande et coquelicots.
On dine dans un restaurant chic de Ménerbes, puis on finit la soirée dans une guinguette de campagne, devant des caravanes, des guitares qui jouent. On fréquente beaucoup de gens différents. Le paysage change tous les jours.
Je me rends compte que j’avais perdu l’usage de la parole. Celle qui me dit. Je la retrouve pas à pas. Au fur et à mesure que je me retrouve. Dans ma liberté. Quelqu’un à mon côté.
On rit parce qu’on se comprend, même nos incompréhensions.
Je n’écris pas beaucoup, ou alors des bluettes à la fraise.
Mais je me sens plus forte.

Il y a toujours à la fin de juillet une grande réunion de ma tribu, cette année-là ils viennent camper autour de ma caravane. Je sais qu’ils vont me juger trop rapide mais je n’ai aucune raison de ne pas le faire, je le présente aux fils et filles, à Frangine et frangins aussi. L’accueil semble plutôt favorable, tout le monde attend de voir. Je rencontre son fils, tout de suite on rit ensemble, il lui ressemble. En plus, il imite les autres, par exemple on croirait De Niro en personne. Flore, Lulubelle, Copine, Blondie, Captain Sensible, Garance, passent dans l’été, elles me voient rayonnante, me donnent carte blanche.
Sans compter tous ceux d’ici que je croise et qui, d’une façon ou d’une autre, me font comprendre qu’à leurs yeux, Weber est un bel et bon homme. Pour parfaire le tableau, et qu’il soit réaliste, j’avoue surprendre quelques regards de femmes, heureusement désarmées.
Il y a deux versions de l’amour : qui se ressemble s’assemble ou les contraires s’attirent. D’après les autres nous sommes dans la première. Mais nous le savions – depuis la seconde de l’attentat à l’envers.

L’univers semble à peu près d’accord pour que commence une autre nouvelle vie.
A nouveau comme une mue.

 

 

 

*

 

 

8

 

Marquer le pas

 

Des fois
notre bonheur semble infini
D’autres fois
il l’est

 

Il faut tout redécouvrir, réapprendre à être soi avec un autre, partager. On est vite forgée lorsqu’on vit seule, on s’habitue à tout gérer soi-même, y compris les émotions. Et elles ne manquent pas. La nouveauté est d’en parler. On sait bien que lorsqu’on les nomme, les raconte, les émotions prennent avec les mots une autre réalité ; elles s’incarnent mais aussi perdent beaucoup de leur pouvoir de submersion. En pratique, ce sont de longues discussions avec Weber où j’en apprends encore des belles sur moi-même.
Je ne rate pas l’occasion et travaille sur deux ou trois petits chantiers en cours, la patience, le lâcher-prise, par exemple – on ne travaille jamais assez le lâcher-prise.
Quand je me retrouve seule, assise sur les marches de l’Elégante, je visite tous mes compartiments. La bienveillance de Weber assure mes arrières. Elle me permet d’ouvrir quelques portes un peu rouillées, de me confronter à ce qui blesse ou dérange.
C’est naturel que cela transforme d’entrer dans l’intimité d’un autre regard. C’est aussi un travail de ne pas me perdre de vue comme cela a pu arriver dans le passé. Mais l’enseignement semble avoir été retenu. Pas mal d’enseignements semblent avoir été retenus, de part et d’autre.
Ou alors c’est l’amour qui rend les choses fluides autour de lui.
Ce n’est pas la première fois que j’ai cette sensation dans ma vie, celle d’un voile qui se lève. Je connais le challenge d’intégrer une nouvelle prise de conscience, mais cette fois-ci même les fondamentaux sont attaqués.
C’est tout un chemin de me reconnaître.
Je n’ai plus aucun repère. Mon environnement a changé en totalité.
De cause à effet, mon point de vue sur le monde mute.
La vie fait de nous des funambules, l’équilibre est à retrouver à chaque pas.

8 kms séparent le squat de Weber et ma chambre d’étudiante. Il habite dans du provisoire qui dure. Une maison bringuebalante qu’il n’a pas investie – en réalité plus confortable qu’un squat mais elle en a le look. Disons que nous avons tous deux un toit qui n’est pas plus que cela. Il attend son terrain pour construire sa maison, l’espère pour bientôt, garde son enthousiasme bien que cela fasse quelques années que c’est pour bientôt – il a déjà bien travaillé la patience.
Il vient de temps en temps dans ma caravane, mais elle n’est pas faite pour deux personnes – ou alors plus petites.
On s’adapte à nos environnements.
8 kms d’une route que je parcoure à toutes les heures et qui m’enchante à chaque fois. Quittée la départementale, sur la petite route où l’on se croise en se serrant chacun sur le bas-côté, cela commence par l’âne, fidèle au poste. Il paît. Parfois lève la tête, me regarde passer. Au milieu, juste après Joucas, à chaque trajet, le rapace sur le fil ou le poteau électrique, une buse je pense, comme une autre sentinelle. Les noms des lieux que je traverse entraînent dans des contes ou des fables : le hameau de Fontaube, les Dorelys, le château Parrotier.
Puis la falaise, toujours dans un pas de deux avec la lumière.
Le village de Lioux compte environ 250 habitants – on n’est pas obligé de tout fermer à clefs tout le temps. La partie ancienne est accrochée à la falaise, la mairie et une poignée de maisons en pierres. Sur la place, d’où l’on touche presque la falaise, des grandes tablées aux fêtes communes, sous les tilleuls ou le préau. C’est ici qu’a été tourné L’Eté meurtrier, on voit la falaise dans le film, derrière Adjani. Sur la place c’était le garage d’Alain Souchon. Daniels l’aubergiste a une photo de lui bras dessus bras dessous avec Galabru, il paraît que c’était un joyeux drille – ils ont du bien s’entendre. L’autre partie du village s’est posée au soleil, en face de la falaise. La maison de Weber et Bratr est entre les deux. Je m’entends bien avec Bratr, son frère à l’âme slave, je suis comme chez moi avec son humour de l’Est.
Il y a un berger dans le village, il arrive que le troupeau de moutons passe devant la maison – on les entend de loin.

Dans le tourbillon de l’été nous patrouillons le Royaume et ses environs. Nous passons les frontières. J’ai toujours aimé Forcalquier et l’air qu’on respire dans les Alpes-de-Haute-Provence. Je découvre le Ventoux, me souviens de la Drôme. Nous allons jusqu’à la mer.
Weber m’observe. Je vois bien qu’il m’observe. Comme si je passais un oral de transparence. Ça ne peut pas faire de mal. Il le dit souvent, en riant : je ne sais pas qui tu es. Je ne sais pas trop moi-même, mon petit bonhomme.
Il m’entraîne aussi dans des aventures locales, des activités de garçons. Le repas des boules de Roussillon par exemple, joueurs de pétanque et andouillettes, une délicieuse soirée – amicale, reçus comme des princes. Le petit déjeuner à l’auberge de Lioux, un dimanche à 9h, tête de veau sauce gribiche – un pur régal. J’en ai vu d’autres. J’ai déjà fait des repas de chasseurs. Il répond que ça tombe bien, il y en a un prévu en septembre.
Tous les moments ont leur part de magie. Le spectacle de cette émouvante comédienne autour de Barbara, en représentation privée dans la cour d’une maison douce, dans la campagne de Saint Sat’. Le concert de ce bluesman pour dix personnes sur la terrasse de Bulle – après un bon repas, sous un ciel d’aout.
Je l’embarque dans mes lectures poétiques. Il fait la connaissance des collègues et de mon éditeur Le Boucher, le courant passe, j’en suis heureuse. Nous nous retrouvons au festival de Sète, la poésie en pente dans les rues. Des repas de saltimbanques.
Faut dire que lui aussi en a vu d’autres.
Nous traversons la saison, joviaux et débonnaires.

Il y a également les tablées avec les amis – où nous arrivons maintenant ensemble. Autant de romans que j’aurais bien de la peine à imaginer. Je fais la connaissance de ceux qui étaient en Amérique et font partie de la bande. J’apprends l’histoire de Lady S. au fil des repas, elle se fait discrète mais ses connaissances et sa vie sont si riches qu’il faudrait plusieurs tomes. Elle est née sous les ores de la diplomatie internationale, a vécu dans de multiples pays, d’un milieu où l’on fait de longues études et d’improbables rencontres. Sa simplicité la rend encore plus brillante. Sans compter son côté punk – sans le savoir.
Gary, lui, a vécu une grande partie de sa vie en Afrique sous une autre identité.
Il doit en falloir des diners avant d’épuiser toutes les histoires de ces vies intenses. Tout le monde a son lot bien sûr – on le découvre de temps en temps.
Quand le rosé nous chauffe un peu les oreilles, il se peut que Weber s’emporte, ce n’est pas une colère mais plutôt une tribune. Le plus souvent, c’est déclenché par une remarque raciste ou sexiste, ou par une fake news défendue avec mauvaise foi, des faits contestés. On dirait un rituel avec Gary, ils débattent à la méditerranéenne, avec les gestes et à celui qui aura la plus grosse voix. Il voit bien que ça ne me plait pas, il sait que je milite pour la légalisation de la douceur (elle semble hors la loi sur tous les fronts), mais on est comme on est – et je préfère ça. Et puis c’est un peu comme du théâtre, avec de longues phrases bien construites, un joli vocabulaire. Du théâtre dans la forme mais pas dans le fond, les arguments viennent de loin. Lorsque je lui fais remarquer que cela ne sert à rien, que personne ne change d’avis, il dit que c’est du respect de soi et de l’autre de ne pas laisser dire sans réagir.
Rien à répliquer.

Un soir, je regarde ainsi la tablée, la dizaine d’amis, presque tous du premier dimanche. Je crois que si l’on faisait le tour, tous les votes politiques seraient représentés, peut-être même ceux dont on ne prononce pas le nom. Je me rends compte à quel point je m’étais enfermée. L’esprit devient paresseux et un peu trop sûr de ses conclusions à ne fréquenter que ceux qui vous renforcent dans vos convictions. Tout à coup des fossés que je voyais infranchissables disparaissent, mon horizon s’étend. J’ai l’impression de sortir d’une secte. A rire ainsi, boire, manger, festoyer, partager des confidences, avec des personnes à qui me relie le seul fait de l’humanité et du plaisir de vivre, j’intègre que dans le concept de vivre ensemble, l’ensemble n’est pas celui des autres comme soi.
Je me suis mise en marge pour fuir le formatage et en fait la marginalité m’a formatée. J’ai des pensées réflexes. Des indignations convenues. Des combats obsolètes.
Ce n’est pas seulement la fréquentation des amis divers qui alimente ma réflexion, ce sont aussi les conversations avec Weber. Comme celles avec Le Fils aîné, ils savent tous deux faire la part des choses.
Sans maison, sans boulot, heureuse et troublée comme jamais, j’ai pourtant le sentiment de rejoindre les autres. Moi aussi je peux faire la part des choses, me rendre compte qu’elles ne sont pas aussi simples que je le pensais, ni aussi manichéennes que je les avais construites.
Je ris toute seule à cause d’une pensée filante, le souvenir (on se demande bien où tout cela est rangé) d’une chanson de Tino Rossi : La vie commence à soixante ans.
Je me rejoins au présent, pas dans un idéal, pas dans un absolu, pas dans une projection, mais dans le monde tel quel. Au premier degré.
L’atterrissage n’est pas sans secousses.
Mon esprit déstabilisé produit quelques bugs.
Dont un radiophonique.

 

 

 

*

 

 

9

 

Faux pas

 

Elle aime la nuit
Seule avec les mots à danser
dans le silence du monde

 

En plus de l’amitié, quand je parle du Boucher du Luberon, je l’appelle mon éditeur. Il a publié un de mes recueils de poésie, et deux autres sont à venir. Cela fait plusieurs années que nous traînons nos guêtres ensemble dans le microcosme de la poésie. Je le souhaite à tout le monde – enfin, ceux que ça intéresse – un éditeur pareil. Qui s’attache à chacune de vos virgules, pinaille sur les mots, contrôle tous les détails du livre puis parcourt la France et ses environs pour le vendre. Dommage qu’il ne lise pas de romans. C’est un personnage, insupportable et charmant. Un fou, un poète, un clochard céleste, un généreux. Bref, cela fait quelques mois qu’il a publié On ne connaît jamais la distance exacte entre soi et la rive, il me trouve encore des lectures et même une radio. Une interview à Radio Libertaire dans une émission qui s’appelle Femmes libres. Je suis ravie et détendue, je me sens en famille.
Cerise sur l’ego, cela me fait passer quelques jours à Paname avec Frangine.
Je suis contente de quitter le Royaume, me remettre un peu de mes émotions. Et puis c’est un repère pour moi, la maison et le quartier de Frangine – retrouver quelque chose de familier. Un repaire aussi. Je ne réalise pas que je laisse déjà dans le Luberon une partie de moi. Weber me manque dès la première nuit. Frangine se moque de moi.
Moi aussi je me moque de moi, je reconnais ce sourire béat.
Je crois que je l’ai gardé tout le long de l’émission de radio.

Je n’ai jamais osé réécouter cette émission, je me suis rarement sentie aussi minable. On ne s’y habitue pas, mais ce sont des choses qui arrivent. J’ai l’impression de n’avoir dit que des bêtises, des choses superficielles, je n’ai même pas mentionné l’un des sujets importants de mes poèmes. C’en était pourtant l’occasion. A aucun moment n’a été prononcé les mots de femme fontaine. Dans une émission qui s’appelle Femmes libres ! Je n’en suis pas fière. Je ne peux même pas expliquer ce qui s’est passé, j’ai l’impression que ce n’était pas moi qui était là. Je crois que ça s’appelle le trac, il peut être insurmontable – il vrille le cerveau.
J’ai vraiment un problème à l’oral.
Je me souviens de mes premières lectures tout aussi catastrophiques. Je me faisais pitié. Je lisais et j’étais en même temps dans le public à regarder cette pauvre femme lire ses pauvres poèmes sur une pauvre feuille que ses mains faisaient trembler. Je lisais et je m’enfonçais petit à petit. Je finissais en apnée.
Pour cette émission, à l’aller j’en fais grande publicité sur tous les réseaux, au retour je fais tanière – je ne veux en parler avec personne. Silence radio.
On se prend des claques parfois.
Je sors de là en grande interrogation – dans quelle mesure parler du livre fait partie du livre ? Et déçue de moi-même. Pas la plus agréable des sensations. Ce n’était tout de même pas la mer à boire. Cette blessure n’est peut-être que d’amour propre, mais elle meurtrit pareil.
Frangine me console avec un de ses petits plat et une belle soirée de bavardages, Weber me fait rire au téléphone.
Je me souviens d’une autre émission de radio, à Marseille, il y a très longtemps. En écoutant la cassette enregistrée je m’entends dire avec naturel et sans m’en rendre compte : ce que vous pensez, ce que vous disez
La honte est toujours sur mon front.

Ça fait longtemps que je ne suis pas venue à Paname. Les dernières fois, j’y venais le cœur lourd. Avec un peu de distance, j’ai l’impression que certaines blessures du coeur ont également beaucoup à voir avec l’amour propre. La ville me parle autrement, elle me parle meilleure. En tout cas dans ma petite histoire, elle n’abrite plus de fantômes. Pour le reste, ce qui blesse ne s’est pas arrangé. Des enfants couchés sur le trottoir. Il faudrait commencer par ça, tous s’y mettre – personne ne devrait dormir dans la rue.
Je me nourris de tout, le monde, le bruit, l’état des lieux, les lumières de la ville.
Je me sens bien chez Frangine, dans sa chaleur rêveuse. On se parle longtemps, on se tait beaucoup.
Weber a vécu longtemps à Paname, c’est avec lui que j’aimerais y marcher. Il a aussi plus d’une vie dans son histoire, et il en a la mémoire. Moi j’oublie tout, les souvenirs remontent de temps en temps, à l’occasion d’un parfum, un mot, une musique, une ambiance, mais ils repartent aussitôt dans les limbes. Il faudrait tout écrire sur l’instant. Weber lui, se rappelle, il me raconte son livre, par fragments. Il est passionnant. Découvrir la vie d’un autre. Je l’écrirai un jour son livre, les plages de Carthage, les Jésuites, et puis Paris, Sault, Rome, les bals à l’ambassade comme le verglas dans la salle de bains, l’arrivée de son fils – De Niro. Je ne sais pas écrire les livres des autres, mais pour le sien, je saurai. En tout cas, Paname me cause de lui.
De moi aussi. Toutes mes époques ont eu un pied à Paris. A chaque séjour, j’y croise ma jeunesse. Echevelée, écervelée.
Avec Frangine, il nous arrive bien sûr de visiter nos souvenirs – nous en avons pléthore en commun, mais la plupart du temps nous préférons refaire le monde. Comme des petites filles. Nous le peignons aux couleurs de l’arc-en-ciel, y réintroduisons des espèces disparues, y compris des licornes. Nous sauvons la planète à coups de grandes utopies. Une fois que c’est fait, j’essaye ma nouvelle façon de voir les choses, partir de ce qui est. Quand je dis à Frangine que tout de même tout cela tient à peu près debout, elle me fait la liste de tout ce qui cloche. Nous rigolons de nos dialogues de sourdes. C’est pareil quand je me demande comment elle peut vivre dans ce brouhaha incessant, elle ne comprend pas que l’on puisse habiter si peu de monde au kilomètre carré. C’est un bon sujet de conversation l’anonymat des villes. Mille façons de le vivre. Pour Frangine, il fait partie de sa protection. J’adore sortir avec elle, gouailleuse, elle parle à tout le monde, tente toujours de dérider le bougon. On traverse Paris pour le plaisir de marcher ensemble, prendre le temps de la beauté des pierres, se rappeler que nous avons été légères et court vêtues, se moquer de tout.
Depuis deux ou trois ans, Frangine étudie le shiatsu, elle commence à cerner le sujet. Je m’allonge sur sa table à masser grand standing. Elle me malmène dans tous les sens puis diagnostique un bon état général. No stress dans mon corps. Je dors bien cette nuit-là, à cause du massage ou peut-être parce que je suis heureuse de prendre le train le lendemain, de rentrer au Royaume. L’émission de radio Libertaire est comme un caillou dans ma chaussure, mais je sais qu’il finira par se dissoudre, par devenir sable emporté par le Mistral.

Je retourne dans le Luberon, sous le bleu, et dans les bras de Weber. Le paisible Royaume, ses champs et contre-champs, ses plans larges, son air léger.
Weber vient me chercher à la gare, cela faisait longtemps que je n’avais pas connu cette sensation de rentrer à la maison. Alors que je n’ai même pas de maison.

Il vient me chercher à Cavaillon. Sur la route, je m’emplis de l’horizon. Nous partons directement à une invitation du côté de mon histoire. L’ami a écrit un bon roman, il est publié chez Gallimard, nous sommes invités à la fête. C’est un joyeux évènement. Je travaille sur le petit pincement d’envie, transformer amertume en motivation, et je me réjouis sincèrement pour l’ami.
Pour tout le monde, d’une façon ou d’une autre, rien n’est vraiment facile. Et bravo à ceux qui savent un peu se dépatouiller dans ce grand bordel.
Ce qui n’est pas tout à fait mon cas, aucune avancée sur mes projets.
Il va bien me falloir un toit pourtant.

 

 

 

*

 

 

10

 

Pas de porte

 

Le vent résonne dans les montagnes
autour
d’elle comme un poème vif
écrit au bord du vide

 

Au Royaume, chaque saison a son propre rythme et sa propre économie. L’été, tout le monde travaille. C’est le temps fort du quartier, il change de visage, de densité humaine, tous les commerces sont ouverts, personne n’épargne ses heures. L’argent fait ce pourquoi il est fait, comme les touristes, il circule.
Il circule également beaucoup de préjugés, sur les habitants du Royaume. Lorsque l’on dit qu’on habite Gordes, c’est étrange mais humain semble-t-il – souvent inconscient, la plupart des gens en concluent que vous êtes riches. Comme s’il s’agissait d’un ghetto, comme s’il ne pouvait y habiter d’autres personnes. Le plus étrange est la façon dont on vous parle, elle change parce qu’on vous pense aisés. Drôle d’expérience de se voir coller une étiquette, surtout quand elle est tellement loin de soi. Cela donne matière à réflexion. J’observe que je précise vite que j’habite, certes Gordes, mais dans une caravane, avec trois fois rien. Je ne sais pas si je veux seulement rétablir la vérité – mon objectif étant d’atteindre déjà le seuil de pauvreté, ou si j’ai peur qu’on me prenne pour l’une de ceux qui en ce moment canalisent pas mal de haines et sont, geste à connotation, beaucoup montrés du doigt. Même si le mot est un peu fort, qu’il peut désigner quelque chose de bien plus terrible, je ressens cela comme une forme de racisme ; le plus douloureux est de prendre conscience que j’y ai contribué. Il m’est arrivé de stigmatiser les riches comme je n’aimerais pas du tout que l’on me stigmatise parce que je suis pauvre.
Peut-être est-ce ce fait que l’on me regarde parfois comme si j’étais l’une de ces personnes fortunées, ou alors à force d’en croiser des vraies dans tous les lieux de vie du quartier, peut-être est-ce aussi d’avoir réfléchi un peu plus loin que le bout de ma propre situation, en tout cas je ressens les choses différemment, et plus de colère, elle est tombée comme ça, sans prévenir, avec la mue. A l’analyse, on ne trouve jamais de belles choses dans la colère. Comment serais-je si je gagnais au loto ? Quelle conscience aurais-je de la justice sociale si j’étais née dans une famille nantie ? Comment verrais-je les choses si l’une de ces incroyables demeures du Royaume m’appartenait ? Si j’avais écrit Harry Potter (ma version préférée de la richesse) ? On a beau l’enfoncer, c’est une porte qui ne semble pas si ouverte que ça, cette évidence qu’il y a la même proportion de salauds, d’idiots, de belles personnes, chez les riches ou chez les Juifs, les Arabes, les pauvres, les femmes, les chargés de mission, les noirs, les blancs, les prolétaires de tous les pays, les gays, les indiens, les réfugiés,… et tous les autres. Et tous nous autres.
Cela laisse un vide une colère qui tombe, c’est une partie de soi qui disparaît, une pierre de l’édifice qui se volatilise, il faut un peu de temps pour rééquilibrer le tout.
Je suis pour partager les responsabilités. Je prends ma part.
Comme dit un ami virtuel : Tout le monde croit qu’il est le peuple alors que le peuple c’est tout le monde.
Tout le monde, ce sont aussi ces deux cents personnes, à la fête du village de Lioux. Je garde la photo de cette immense table dressée sur l’herbe, devant le château Parrotier – propriété inhabitée du richissime Mr C. (qui semble vouloir acheter tout le Royaume, on ne sait pas pourquoi). Il y a autour de la table des personnes qui pourraient également acheter le château et une partie du quartier.
A la lumière des lampions, rien ne les distingue des autres.

Les rares qui ne travaillent pas l’été reçoivent familles ou amis. Pour dire que tout le monde est occupé. On se retrouve aux fêtes ou aux soirées. De temps en temps sans se concerter, à l’occasion d’un concert à l’auberge de Daniels par exemple, toute la bande coïncide et c’est parti pour les tournées de rosé.
Aux tablées des amis, ce qui se partage aussi c’est la liberté. Tout le monde a suffisamment roulé sa bosse pour savoir que chacun porte sa croix, que chacun est à la fois unique et comme tout le monde. Tous se montrent comme ils sont. Rien de plus et rien de moins. La Castafiore se met tout à coup à chanter – ce peut-être Carmen comme Bali Balo, cela ne surprend ni ne dérange personne. Pas plus que Gary qui reçoit à intervalles réguliers des appels de Baccall, il parle deux secondes dans sa barbe, pousse un coup de gueule, raccroche, elle rappelle, il décroche, ils s’engueulent à nouveau. Cela fait simplement partie de lui. Comme Clément s’endort après le café, Bulle qui finit toujours par jouer quelque chose au piano, Lady S. vous embarquant au 12ème siècle, Bratr expliquant la théorie des cordes.

Quand la chaleur commence à se calmer, que les touristes deviennent moins nombreux, les amis redeviennent disponibles.
Bulle fait visiter les alentours aux cars de touristes, sa saison se termine plus tard, à la fin de l’automne. De temps en temps, elle nous raconte son boulot – un bus de voyageurs peut être un univers à part entière. Tout intéresse Bulle, elle nous fait part de ce qu’elle apprend sur l’Auvergne après le passage d’un bus d’Auvergnats, sur le trafic ferroviaire après celui d’un car de retraités de la SNCF. La Castafiore est cuisinière à la résidence secondaire d’une famille de grands patrons, elle y habite toute l’année, prête à se mettre aux fourneaux dès qu’ils arrivent – deux ou trois fois par an. On ne la voit plus du tout quand ils sont là, elle est derrière son piano et invente des merveilles. Je le sais parce qu’au cours de l’année, elle nous fait tester les plats qu’elle imagine. C’est une affaire sérieuse. Les patrons sont repartis, laissant libre la piscine. Lady S. qui a déménagé au début de l’été dans sa petite maison pour louer la grande, retrouve également son espace. Je fais connaissance de La Nine, chef d’un restaurant aux Beaumettes. La saison sur sa fin, elle peut enfin rejoindre nos tablées. Son livre est celui de cette terre, sa famille habite le coin depuis au moins quatre siècles. On comprend bien que depuis tout ce temps pas un n’ait eu envie de quitter le quartier.
Avec La Nine, Bulle et La Castafiore, nous allons de temps en temps passer l’après-midi à marcher dans la campagne. La Nine connaît chaque sentier du Royaume, elle les partage, généreuse. Elle nous fait découvrir les trésors cachés – ou pas, des panoramas cinématographiques, une tombe gauloise, une chapelle perdue, le jardin du Facteur Cheval local, on traverse la forêt des cèdres, on longe le mur de la peste,… Elle nous apprend aussi le truc pour distinguer le cade du genévrier, ou l’histoire du village que l’on surplombe. C’est, pour moi, comme si le quartier ouvrait ses petites portes, et son coeur. Elle n’est pas native d’ici, mais Bulle, toujours curieuse, en connaît aussi un rayon sur le coin. Me balader avec elles deux, et La Castafiore habillée tout de rose, est à chaque fois un moment où je recharge les batteries de la poésie. Je m’amuse à entendre parler de gens que je ne connais pas, elles ont toujours une connaissance qui habite pas loin d’un chemin où l’on passe, j’apprends ainsi que Jésus était maçon et très gentil mais maintenant il est mort.
On ne sait pas qui habite sa maison.

L’automne arrive, je prépare la caravane pour l’hiver. Gary connaît toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un qui a ce que vous voulez, pour moi ce sera des bottes de paille. Pour isoler la caravane du sol. Weber m’offre la bâche qu’il faut. Je remplace le ventilateur par le chauffage, coupe un rideau épais pour la porte, fais le compte des couvertures.
Clément n’y peut rien mais le dossier n’avance pas. En fait tous ces bâtiments ne sont pas tout à fait à lui, mais à une société familiale, ce qui complique beaucoup les choses. Sans compter les informations que je glane sur l’histoire de ce toit en amiante, il ne peut être traité que par un spécialiste agrée, au tarif horaire hors de ma bourse. Je commence à penser à un plan B.
Disons, à penser qu’il faudrait penser à un plan B.
Mais je n’en prends pas encore le temps, chaque jour requiert toute mon attention.
Et puis je vois l’idée germer dans l’esprit de Weber.
Je la vois germer parce qu’elle traverse aussi le mien.

 

 

 

*

 

 

11

 

Un pas dans l’autre

 

Depuis l’enfance,
souvent le vent m’appelle
C’est une histoire sans corps
échevelée et personnelle

 

Chacun a son histoire, chaque vie est un livre.
On serait son propre personnage, on s’écrirait au fur et à mesure.
On ferait parfois des ratures.
Chaque vie est un livre avec plus ou moins d’amour, plus ou moins d’aventures, d’intrigues, de mystères – dans tous les cas la présence des deux côtés de la force. Tous les livres semblent finir de la même façon, avec plus ou moins de bonheur. Il y en a qui sont forts pour les décors, d’autres pour les rebondissements, celui de Weber ne manque ni des uns ni des autres.
Il me le raconte par bribes, comme dans les contes des mille et une nuits, je commence à connaître ses paysages. Je le vois petit garçon, avec ses yeux déjà pleins de malice, dans des odeurs de menthe et de coriandre.
A douze ans, en 24h, il a quitté son école, ses amis, sa maison, sa ville, son pays, son continent, son climat. Il a bien pris les choses parce qu’il est de ce tempérament, mais c’est difficile d’imaginer ce qu’il a vécu si gamin. Sans parler des épreuves qui ont suivi. Il n’y a pas que la mer entre lui et son enfance. En tout cas il ne peut pas prendre la voiture et aller voir son école primaire.
Il trouve si merveilleux de pouvoir le faire que nous le faisons.
Allez, mon petit bonhomme, traversons la France que je te montre la maison où j’ai grandi, et mon école qui est devenue la mairie du village.
Beaucoup de choses peuvent changer en une vingtaine d’années, mais allons voir.
Pas de la même façon parce que par choix, mais je suis aussi déracinée, c’est tout de même un voyage de changer de région, surtout dans ce pays si varié. Je ne connaissais pas le soleil, ce bleu intense, le temps à la bonne mesure, ni le goût de l’huile d’olive, pas plus celui des melons mûrs. Je ne savais même pas ce qu’était la lavande.
S’il a passé adolescence et jeunesse à Paris, Weber est un homme du Sud, pour dire que nous passons la frontière, Montélimar est maintenant loin derrière. Nous rions dans la voiture de ce tunnel gris dans lequel nous roulons. C’est mon ciel primitif. Il a son charme, il est aussi spectacle. C’est comme une autre image, j’imagine aux yeux d’enfant de Weber des contrastes sous une lumière crue, ou dans la pénombre des maisons, derrière les persiennes, alors que mes tableaux se diluent dans les brumes et brouillards.
Le vent nous a porté de loin pour que l’on se rejoigne au Royaume.

Sept cents kilomètres de pluie plus tard, nous arrivons dans mon village presque natal. Je connais encore à peu près tout par cœur, rien n’a vraiment bougé si ce n’est l’ablation des cabines téléphoniques et un ou deux ronds-points de plus. Nous nous arrêtons devant la maison que mes parents ont construite. J’avais cinq ans quand nous avons quitté la cité de la ville d’à côté pour venir y habiter. Mon émotion est d’être là avec lui, de partager cet instant où les deux rives se rejoignent. Où la femme à l’âge d’être grand-mère fait signe à la petite fille qui jouait dans ce jardin en alignant ses poupées et ses peluches pour leur faire l’école. Une vingtaine d’années que je n’avais pas revu la maison, la rue, le village, et les souvenirs accrochés à chaque pas. L’impression globale n’est pas à la rigolade, je n’aime pas plus que ça penser à mon enfance.
A la maison aussi, le ciel était gris.

Nous descendons de la voiture, le parapluie que nous avons déniché dans le coffre se retourne, une baleine casse. En matière de vent et de pluie nous sommes des amateurs. Le gazon devant la maison, le même escalier, les mêmes murs autour, les mêmes couleurs, peut-être qu’au printemps la même famille d’hirondelle vient faire son nid sous la fenêtre de ma chambre.
Pas de changements visibles, finalement vingt ans ce n’est pas grand chose. Pas plus de changements dans les maisons des voisins. Presque tous ceux que je connaissais sont morts, mais les maisons restent exactement les mêmes. Les habitants doivent se demander ce que nous faisons plantés là, ce n’est pas un coin à touristes, l’étranger est tout de suite remarqué. J’ai l’impression de voir plusieurs rideaux bouger. On ne s’attarde pas. Je prends vite une photo pour montrer aux Fils, savoir s’ils se rappellent.
On redescend ma rue, on passe devant les deux fermes, toujours là aussi, peut-être un peu plus propres, à peine plus modernes. La maison de ma copine Sylvie n’a pas changé non plus, pas plus que celle de la sorcière. On prend la grand rue, on arrive à l’école, juste à côté de l’église. On se gare devant, on reste dans la voiture, derrière les essuie-glaces, Weber prend des photos. Je lui parle de mes instituteurs, Mr Guyot et sa blouse grise, puis Mr Chatillon, je ne me souviens que de ses cheveux noirs. Le dessin est flou mais je me rappelle l’ambiance, la leçon de morale du matin. Les croûtes aux genoux, mais où est donc Ornicar ? La craie sur le tableau, la plume sergent major, cent lignes pour demain. Les garçons embêtent à la récré.
On laisse passer les hirondelles.

Nous revenons dans le monde présent et nous rendons à Belfort chez Tata et Tonton Reporter. Dans une impasse, juste en face de la gare, ils habitent une étonnante maison. De l’extérieur, elle a l’air comme toutes les autres de l’impasse, mais elle cache un merveilleux jardin, en plein centre ville, protégé par de hauts murs sur lesquels poussent toutes sortes de plantes grimpantes. Weber et mes amis se plaisent tout de suite. Là aussi c’est comme une jonction, entre ma vie d’avant et la nouvelle. Nous sommes, avec Tonton Reporter, témoins de toute notre vie, depuis nos vingt ans où nous passions des nuits entières à jouer au Risk dans les rires et la fumée. C’est une des seules personnes restées dans ma vie après le changement de région. Au début, beaucoup de monde en profitait pour venir en vacances dans le Sud, mais la plupart des amitiés se sont délités au fil du temps. Pas celle avec Tonton Reporter. Elle est solide comme son caractère à moitié hollandais. Avec tous mes très proches, après les bons repas, en général, on joue. Weber se met au rami avec nous. Nous passons comme cela trois jours, à nous promener, jouer, partager des moments de rigolade et des réflexions sur le temps qui passe, mais pas tant que ça finalement.
Nous faisons visiter la ville à Weber, je lui montre mes lycées : l’institution privée dont j’ai été renvoyée au premier semestre, puis le lycée de garçons où j’ai fini le secondaire. Nous passons dans le petit tunnel où se tenait régulièrement un exhibitionniste qui guettait les jeunes lycéennes. On va boire un verre au Central, je ne compte pas les heures passées dans ce café à refaire le monde, ou le défaire parfois. Je lui montre le théâtre où Le Grand Magic Circus m’a ouvert la tête. Bien sûr nous allons saluer le lion. Avec le vent et la pluie. La vieille ville est pleine de souvenirs aussi. Je regarde tout cela avec les yeux de Weber. Je ne suis pas sûre qu’il sache mieux qui je suis. Les lieux ne sont que des objets. Bien sûr je croise la jeune fille que j’étais à tous les coins des rues, en mode réminiscence. Cette boutique dans le fond d’une impasse, je la voyais comme une caverne d’Ali Baba. Le marché aux puces sur cette place où j’ai rencontré Gainsb. C’est un peu ici que tout a commencé. Je prends une photo du lion sous la pluie. On se rit de la grisaille, on court se réchauffer chez Tata et Tonton Reporter.
C’est moi qui gagne au rami, j’ai trop de chance.

En repartant, et pour que le voyage soit complet, j’emmène Weber dans le berceau de la famille, le village de ma mère tout près de celui de mon père, dans le Haut-Doubs. Je l’ai écrit déjà.
Je suis allée sur la tombe de ma mère, là où les années ne filent pas.
Ses cendres sont là, comme si elle était encore de notre monde.
Cela console les vivants.
Il n’y a que quelques noms dans ce cimetière, ils s’entremêlent dans les familles.
L’été, on y entend les cloches des vaches qui paissent de l’autre côté du mur de pierre.
Ce jour là, on y entendait les rires, les chansons, les cris, de la cour de l’école. La même école où avait été ma mère. Je l’imaginais, jouer dans cette cour, et la guerre qui s’annonçait.
La visite à tante Madeleine aussi, je pense l’avoir écrit. C’est la branche joyeuse de la famille, ma mère aimait beaucoup sa sœur, enviait sa joie de vivre je crois. Elle habite juste à côté du cimetière, elle n’a jamais quitté le village, la maison où elle est née est à quelques centaines de mètres – c’est la maison de mon grand-père, nous irons la voir plus tard. Nous allons frapper chez tante Madeleine, Weber et elle échangent la malice de leurs regards. C’est toujours troublant pour moi comme sa sœur ressemble à ma mère.
Sans rien demander elle sort la bouteille de blanc, la débouche et sert trois verres. Ensuite c’est café et gentiane faite maison, on sait recevoir dans ces pays rudes. On parle des uns et des autres, de toute la famille, des temps et du temps, de ce qui fait le monde aujourd’hui. A l’époque on ne le savait pas, mais elle est sûre que c’est le mari qui a tué Alexia la joggeuse. Ma mère aussi était fine mouche.
Je lui demande la recette du gâteau de ménage – la spécialité dessert du canton, je l’enregistre sur mon téléphone. Pour quand j’aurai une cuisine.
On quitte tante Madeleine avec le sourire.
On reprend la route, et puisqu’on y est allons faire un tour à Strasbourg.
C’est pendant le trajet que Weber m’en parle pour la première fois.

 

 

 

*

 

 

12

 

Pas de quoi

 

Soleil pointé
silence de nature givrée
bonnes vibrations

 

Théo nous attend à Strasbourg. Weber et moi faisons la route sous cette pluie battante que nous traitons désormais avec désinvolture. C’est comme une petite malédiction sur nos têtes, dont nous plaisantons dans la voiture – au rythme des essuie-glaces.
J’ai aussi quelques souvenirs dans cette plaine d’Alsace. Quand j’habitais Mulhouse, nous allions prendre l’air, ou des acides, dans le Sundgau ou par ici – du côté du Bollenberg. C’est dommage, la pluie empêche la beauté que j’aimerais montrer à Weber.
Reste la beauté de la pluie.
Comme lorsque nous avons traversé le Doubs et le Territoire de Belfort, même sous le déluge, ces paysages sont les miens. Ils sont intégrés à mon corps, ces quelques vies d’avant qui génèrent toutes celles d’après. Si je devais quitter la Provence, c’est la lumière qui me manquerait, peut-être même me manquait-elle déjà, mais j’ai grandi avec celle d’ici, j’en reconnais chaque nuance.
Vu du Sud, cela pourrait sembler seulement grisaille et précipitations. Mais ce n’est pas si brutal, le gris peut être proche du bleu, du blanc, du noir. Il peut laisser passer rayons du soleil ou annoncer la neige. Il est parfois orage rentré, lourd aux épaules de chacun, ou traversé d’éclairs, puissance et fascination. Les nuages racontent des histoires à l’infini. Le vent balaie devant les portes, emporte au loin, apporte de loin.
Au moins une constante dans ma vie – j’ai toujours habité des pays de vents.
J’en ai même la rose tatouée sur l’épaule.

En route, on reçoit par Whatsapp sur le groupe que nous formons avec la bande du Royaume, une vidéo de La Castafiore avec sa petite fille à Paris. Les autres sont toujours pleins de surprises. On dirait une autre Castafiore, toute douce, apaisée, qui apprend à la pitchoune la pâte à crêpes. L’image est cinématographique, La Castafiore vêtue de rose, une couronne de fleurs dans ses cheveux, affectueuse et attentive à la petite blonde. Elles cassent ensemble les œufs sur le bord du saladier, la gamine mélange la pâte en se léchant les doigts. Même dans ses gestes, La Castafiore est différente.
Personne n’est fait d’un bloc ni a une seule corde à son arc. Toujours au nom de la transparence Weber me demande si moi aussi j’ai des faces cachées que je ne lui ai jamais montrées. Je ne sais pas répondre à cette question. Nous sommes tels que nous sommes, et en toute logique dépendants du contexte. Il ne peut pas savoir que sans témoins, avec Frangine, on se parle en raccourcis parce qu’on se connaît comme des vraies sœurs. Il ne m’a jamais vu non plus discuter architecture MVC en PHP avec des collègues du web. Comme personne ne sait qui danse seule dans sa caravane. C’est évident que La Castafiore ne chante pas le curé de Camaret à sa petite fille. Quoique je ne parie pas qu’elle ne lui apprenne un jour.
Nous sommes qui nous sommes mais tout change, toujours, tout le temps, et nous avec.
Par exemple, devenir grands-parents semble un sacré phénomène. Pour le plaisir, sans qu’elles le sachent, je joue avec les amies mamies. Je glisse dans la conversation le nom de leur petit enfant pour les voir instantanément sourire, s’épanouir comme des jeunes filles.
Je rigole en douce.
Je rigole aussi de nous voir à des âges de grands-parents, nous qui venons à peine d’arriver.

Je raconte à Weber ce que je sais du livre de Théo. Il ne manque pas non plus de rebondissements, beaucoup d’aventures dans son parcours, et d’étranges hasards. Rien que la version amoureuse est notable, elle se résume en trois lignes et un seul nom mais on voit bien que c’est tout un roman.
Trois hommes comptent dans la vie de Théo, elle a rencontré le premier quand elle avait quinze ou seize ans. C’était un ami, j’ai donc rencontré Théo au même moment, j’avais vingt ans. Oui, cela ne fait pas loin d’une quarantaine d’années, comme avec Tonton Reporter. Ce n’est pas de l’amitié de supermarché.
On s’est vu gambader, on se regarde blanchir.
Donc elle rencontre cet ami, ils s’aiment pendant plus de trente ans, un bel amour où chacun est resté lui-même, simplement enrichi de l’autre, mais où le bloc qu’ils formaient ensemble semblait indestructible (leur fille, en s’amusant, se plaint de ses parents, trop gais et trop amoureux). Jusqu’à ce qu’il meure, dans les bras de Théo. Au tiers de leur parcours, elle l’a quitté un an, pendant ce court laps de temps elle s’est mariée avec le deuxième homme. Qui est vite retourné aux oubliettes. Quand son amour est parti, elle a passé des sales moments. Mais il avait laissé cet appétit de la vie qu’ils partageaient. Elle a donc rencontré le troisième homme avec qui elle vit et dont je vais faire connaissance. Nous allons faire mutuellement connaissance de nos amoureux.
Ce qui est étrange dans l’histoire de Théo, c’est que ses trois hommes portent le même prénom.
Ce qui surprend aussi dans son livre c’est le nombre de domaines qu’elle maîtrise. Elle a créé en codage dur le beau site de son premier homme qui était photographe. Elle m’a appris à mettre dehors en douceur un toxico ou un mec saoul quand je tenais un bar et qu’elle bossait dans un centre pour toxicomanes de médecins sans frontière. On échange sur la politique dont elle connait les arcanes après un passage à l’organisation de l’agenda d’un parlementaire. C’est elle que j’appelais quand je m’occupais de manifestations culturelles et qu’elle venait de finir un master dans le domaine. Elle a également fait dans l’édition un séjour couronné de succès. Le livre de Théo a de trop nombreux décors, je suis sûre d’en oublier.

Nous sommes accueillis avec chaleur et une délicieuse choucroute faite maison. Nos amoureux trouvent des terrains communs, ils ont habité Paris à la même époque, ils chérissent la mer, s’y connaissent en bateaux.
Théo et moi avons toujours mille choses à nous dire. Tous ces mois où elle a accompagné son numéro un pour la dernière aventure, on s’appelait souvent. Je me suis sentie avec eux malgré la distance. Elle parle de la mort comme une vieille connaissance, elle l’a vue arriver, a vécu avec elle, si proche, si présente. Son regard a changé, il est devenu à la fois plus sombre et plus léger. C’est le crédo de Théo, la légèreté. Cela n’empêche rien mais c’est une bonne philosophie, un vrai but de vie.
Nous nous sommes vues souvent quand elle est devenue veuve. Cela aussi c’est encore tout un monde. Nous nous arrangions pour passer du temps ensemble au moins deux fois par an. Nous parlions pendant des heures, absolument de tout. C’est drôle de nous voir là, quatre à table, chacune au début d’un amour.
Heureuses. Différentes.

Nous envoyons sur le groupe Whatsapp des amis, un selfie de Weber et moi devant la cathédrale de Strasbourg, effleurés d’une simple bruine. Lady S., depuis Gordes, nous invite aussitôt à aller voir le portail sud. Elle la connaît par cœur, comme toutes les cathédrales de France, de Navarre et des alentours.
Après avoir traversé le pont pour se rendre en Allemagne, passé devant le parlement européen, puis déambulé dans les ruelles de Strasbourg et de la Petite France, ravivant des souvenirs, en imprégnant d’autres, nous prenons au matin, bien sûr sous la pluie, la route du Royaume.

J’aime bien comme fait Weber. Il pose le contexte, décrit la situation telle qu’elle est, et ensuite dit ce qu’il a à dire. J’ai réappris à son contact à vérifier l’environnement de ce que je pense, ça remue quelques certitudes. Je n’ai pas sa science de l’Histoire, mais j’ai bien compris que les situations, les évènements, les personnes, sont bien plus complexes qu’il n’y parait. Bref, sur la route du retour, Weber dresse le tableau de ma situation : trouver un toit, l’achat d’une partie de la galerie visiblement compromis et de toute façon très aventureux, pas vraiment de plan B, mais – il l’espère – un désir de rester dans le Royaume, petit budget – ces deux dernières constatations semblant à première vue on ne peut plus antinomiques. Il a fait le tour complet, je ne peux qu’acquiescer. Et répondre à la question implicite : oui mon petit bonhomme, je veux rester dans le quartier, près de toi, ça c’est sûr. Il me donne des précisions sur son projet de construction. Le contexte administratif surtout, nous n’avions pas encore parlé de ces détails. Il attend donc un terrain constructible vendu par la commune au prix de la viabilisation, faisant partie d’un lot avec sept autres terrains. Ils ne sont pas encore tous réservés, mais il ne faut pas traîner, si j’en veux un, il peut organiser une rencontre avec le maire, voir si c’est possible.
Tous deux avec un projet d’habitation, l’idée m’avait bien sûr traversée d’en faire quelque chose de commun. Je n’avais pas creusé, ne voyant pas très bien comment agencer cela avec mon besoin d’indépendance.
Ou plutôt ma nécessité de solitude.
Le regard que nous échangeons, une fois la proposition sur la table, est celui de notre évidence. Mais on est d’accord pour dire que j’ai besoin d’y réfléchir, faire ce choix en toute conscience, en observer tous les aspects, en saisir toutes les implications, pas seulement suivre mon cœur.
Encore une décision de grande personne à prendre.
Celle du prochain bivouac, du prochain chapitre.
On dirait qu’il s’écrit tout seul.

 

 

 

*

 

 

13

 

Emboiter le pas

 

Sous les mots d’amour
sa voie soudain s’adoucit
la femme embarquée

 

Mon téléphone préhistorique était tombé en panne et Weber m’a convaincue de me convertir à la modernité. C’était pareil quand il a fallu se mettre au portable, je rechigne, je sais que cela devient un nouveau besoin, qu’il faut fermer les yeux sur les mines de Coltan, et bien d’autres points dans la liste des moins. J’aurai résisté longtemps, puis je lâche prise, le monde est comme il est, il avance comme il avance. Le nouveau marche au Smartphone. Oui je veux voir mes proches quand je les appelle, prendre des photos avec mon téléphone, les envoyer, lire mes mails, avoir Wikipédia dans ma poche, et tout ce qui s’ensuit. D’accord, j’ai compris la liste des plus. J’avais fini par prendre un portable parce que tous autour de moi en possédaient un, cela me fait le même effet, tout à coup je me relie.
J’ai vite découvert deux usages de mon nouveau téléphone qui m’ont concrètement facilité la vie : la lampe de poche et le carnet de notes. C’est à propos de ces prises de notes au moment de l’endormissement, c’est un instant où l’on remue, dans la détente, le travail du jour, et où surgissent parfois de bonnes idées. Cela peut arriver aussi dans la nuit. Trop souvent on paresse à se réveiller tout à fait, allumer la lumière, prendre crayon, papier, écrire, on laisse passer l’idée. En toute bonne foi on se fait croire qu’on s’en rappellera, on l’amarre à quelque chose du lendemain, on se dit : quand je boirai mon thé, je me souviendrai de cette idée. Le lendemain, en buvant le thé, on se souviendra seulement qu’on a eu une idée. Pour se consoler, on dit qu’elle reviendra. Grâce à la technologie, cela ne demande plus qu’un minimum de motivation, juste attraper le téléphone et tapoter le clavier tout en restant couché. Pour la lampe de poche, maintenant je l’ai toujours sous la main, quand je me lève la nuit, pour aller aux toilettes, et que je dois traverser la cour.
En plus elle me donne l’heure.
Au début il n’y avait rien, puis est arrivé le fixe, ensuite le mobile personnel, enfin le Smartphone. Nous en avons fait du chemin. Nous attendons la suite avec impatience. Je songe souvent aux petits nouveaux, ceux qui ont, par exemple, 18 ans cette année, qui n’ont pas connu le 20ème siècle, qui ont en revanche toutes les chances de vivre au 22ème, pour eux mon IPhone 5s n’est pas du tout un appareil extraordinaire, il fait seulement partie du décor. Weber certifie que nos téléphones sont plus puissants que les ordinateurs ayant permis le voyage sur la Lune. Je n’arrive pas à y croire. Mais c’est vrai que si Armstrong avait eu un Smartphone, on aurait de meilleures photos.
Weber partage des sujets de réflexions qui m’occupent des temps, assise sur les marches de la caravane. Il dit qu’il faut savoir où l’on est, reconnaître le gouffre qu’il y a entre soi et un chef de projet de la NASA, au niveau intelligence et compétence – par exemple. J’aime y penser, ça ouvre le cœur, on est reconnaissant à certaines personnes de prendre des trucs en charge. Des trucs qu’on serait incapable de faire. C’est valable dans beaucoup de domaines.
Pour l’heure, mes réflexions ont un seul thème, je retourne dans tous les sens l’idée de Weber.
Construire une maison. C’est énorme.
J’en sais quelque chose, j’en ai déjà fait un livre.

Je découvre une coutume du Royaume. A la fin de l’hiver, on fait l’état des lieux : les bistrots qui ont changé de propriétaire, les restaurants qui ont changé de chef, les nouveaux qui se sont ouverts, les petites mains qui ont changé d’établissement.
Ensuite, on va jeter un œil.
C’est ce brassage qui fait aussi l’esprit ouvert. Le Royaume en a vu de toutes les couleurs. Tout le monde se rappelle le Sadou au marché d’Apt. Il se promenait torse, jambes et pieds nus, un trident à la main. On dit qu’il habitait une grotte dans le Luberon. Je m’en souviens aussi, parce que je venais quelquefois au marché d’Apt. C’était juste après l’époque où il était si célèbre, quand tous les poètes, les artistes, les dingues et les paumés de Thiéfaine, les aventuriers, et tous les autres, s’y retrouvaient. Au café Grégoire. A l’époque où Pierre Vassiliu animait le quartier. Cela reste un grand et beau marché.
En Provence, les gens vont, viennent, déménagent, reviennent. Ce mouvement fait partie de la beauté du lieu. Vous prenez une tablée, vous demandez à chacun où il est né, en général il n’y a que La Nine qui est d’ici. C’est la reine du Royaume. Je ne comprendrai jamais que tant ne comprennent pas la richesse des brassages, des métissages. De toute façon c’est en route, c’est fait. Et ce mot qui vient de l’école, qu’on n’emploie jamais mais qui, pour moi, dit à la fois l’avenir et ce que sont nos tablées du Royaume : des melting-pots.

C’est ce qu’on peut dire de la tablée de ce dimanche midi. Pour fêter notre retour de Strasbourg, et du même coup rendre pas mal d’invitations, Bratr, Weber et moi, décidons une choucroute pour vingt-cinq personnes. Je préviens tout de suite, malgré mes origines de l’Est, je ne sais pas cuisiner. Weber et Bratr prennent tout en main, aidé par un professionnel, Choron, très grand ami de La Castafiore. Le livre de Choron est lui aussi plein de péripéties, on retient un grand restaurant de Paname dont il était le propriétaire et le chef. C’est un cuisinier extraordinaire, jusqu’à présent il a pour moi la médaille d’or du fromage de tête et de la tête de veau sauce gribiche (mes péchés mignons, mon côté masculin). Nous constatons qu’il est aussi très bon en choucroute. Ce n’est qu’un repas entre amis, mais il m’émeut plus que cela. Il n’a pas fallu une année pour que je me retrouve à mettre la table pour une bande d’individus hétéroclites en train de devenir gens qui comptent pour moi. Je remercie en mon for intérieur. C’est un moment jovial et débonnaire, La Castafiore et Choron en un duo bien rôdé s’interpellent de chaque côté de la table dans une langue fleurie et imagée, Hildebald s’endort à intervalles réguliers, Aziza et Clément débattent avec leurs voisins du meilleur moyen de faire revenir les oiseaux et les abeilles, Lady S. raconte lorsqu’elle était petite fille, son père ambassadeur au Maroc, elle connaissait le palais du roi comme sa poche. Gary s’emporte au téléphone, Brassens a apporté sa guitare et des choux à la crème. Il y en a parfois un qui a le vin pénible, mais toujours un autre pour sortir un pare-feu. Il règne la bonne ambiance. Bulle aime bien le dire, avec son air de gamine qui a volé la confiture mais sait qu’on lui pardonnera : mieux serait insupportable !
C’est là que je prends tout à fait conscience d’avoir franchi la montagne. Voilà, je suis ailleurs, je suis ici. Dans des nouveaux lieux, parmi de nouvelles personnes, un compagnon de route en prime.
C’est un beau présent si je peux poser mes bagages. Sauf que je ne vois pas bien comment faire. Comment construit-on une maison quand on n’arrive pas à planter un clou ? J’entends Weber me dire : chaque chose en son temps.
D’abord être sûre que c’est ce que je veux.

De temps en temps, je retourne dans le sud du département, voir Copine et Blondie, parfois on dine toutes les trois, parfois je vais voir l’une puis l’autre. Cela me fait toujours du bien de discuter avec elles. J’apprécie la façon dont elles mènent leur vie, même si elle est très différente de la mienne, ou peut-être est-ce justement pour ça. Ce sont aussi des femmes avec des livres à plusieurs tomes, on se comprend bien. Des généreuses, elles ont souvent été là dans mes moments difficiles. A peine quelques années de plus font d’elles mes grandes sœurs. Je passe boire un thé chez Blondie, puis chez Copine. Je n’ai pas trente-six sujets de conversation. Leur parler de tout ça m’aide à mettre des mots sur ce que je ressens, ce que je projette. Avec elles deux je suis à l’aise, je peux exposer toutes les zones – d’ombre et de lumière. Elles m’aident à décortiquer l’idée, à la tirer dans tous les sens. J’imagine toutes les hypothèses. Dans l’hypothèse heureuse, c’est un idéal, avoir sa propre maison, à trente mètres de celle de son amoureux, voisins pour le meilleur. Dans l’hypothèse où ça tourne vinaigre, je suis certaine que l’élégance naturelle de Weber évitera que l’on devienne voisins pour le pire. De mon côté, il faut dire les choses comme elles sont, je ne suis pas une emmerdeuse. Et puis au pire, je peux partir. Ce n’est rien de vendre une maison, on s’en fait une montagne mais en un chapitre c’est réglé.
En plus de l’amour (qui ne m’aveugle pas, je vois bien ce que les autres pensent de lui) Weber a toute ma confiance, il fait partie des hommes aux valeurs nobles. Il évite au maximum de faire du mal, pèse ses mots et ses actions, on peut toujours parler – son esprit ne prend rien pour acquis. Il me connaît maintenant, il respecte sans arrière pensées les moments où j’ai besoin d’être seule ou de faire autre chose. Pour dire que du côté humain, ce n’est pas un grand risque.
Je n’en mène tout de même pas large, il y a petit enjeu, si ça arrive tant pis, mais je n’ai pas plus que ça le temps de me tromper. Et puis reste l’entreprise – partir d’un terrain et construire une maison, elle m’apparaît colossale. Là, je sais que j’ai raison de m’en faire une montagne.
La suite prouvera que l’expression est simplement à prendre au pied de la lettre.

 

 

 

*

 

 

14

 

Un pas de géant

 

La silhouette sombre du village
esquisse en crête de colline
les lumières des rues
suspendues dans l’ombre et le versant
un quartier de lune
dans le ciel encore bleu
une seule étoile
Ce doit être la bonne

 

Pour commencer, Weber me montre plus précisément les terrains en question. Là où l’on pourrait bâtir nos maisons. Ils sont faits de caillasse, ce n’est que de la roche, de temps en temps un arbuste, du buis ou du cade. Pas un arbre. En revanche, du thym à chaque pas. Intégral minéral, le sol, la vue au sud. Des autres côtés, c’est vert et boiseries.
Le ciel est à 360°.
On est à flanc de colline. Si l’on se tourne au sud-est, la falaise occupe tout le champ de vision, sa Majesté. Au sud-ouest c’est la vallée puis le Luberon, à l’ouest Gordes très au loin, au nord-est, à quelques pas, l’auberge de Daniels, la montagne et la route au delà.
Je fais un tour sur moi-même, on ne peut pas trop se plaindre du décor.

Je comprends vite que si je dis oui il va me falloir lâcher quelques exigences. Interroger encore quelques certitudes, me débarrasser des absolus qui empêchent de vivre là où l’on est, mettre à jour des vieux schémas. J’ai habité le Campement si longtemps que j’ai du mal à imaginer une autre façon de vivre. Par exemple, je ne peux concevoir que l’isolement, la quiétude que procurent des voisins éloignés – il ne parvenait au Campement aucun bruit de la civilisation. Ou encore l’espace, la grande pièce, la prairie, les vallons, forêts et vignes tout autour, mais aussi la verdure, je n’avais que cela sous les yeux, mille refuges pour se mettre au frais l’été. Si j’habite là, j’aurai des voisins, il y a déjà, en contrebas un lotissement, cinq maisons qui tournent le dos. D’accord, personne à moins de 50 mètres, je vois Frangine qui se moque depuis Paname, mais chacun ses repères. Ses enfermements aussi, il faut simplement que je débranche mes réflexes, que je considère la situation de façon réaliste et pragmatique. C’est un terrain à construire dans le Royaume, accessible à ma bourse. Un cadeau, en fait, et moi je joue la gamine gâtée, oui mais bon, y’a pas d’arbres ! On n’est pas toujours fier de soi. Parfois, on n’a que quelques secondes pour grandir.
Ce n’est plus une idée comme cela, à caresser dans le sens du poil, un rêve lointain. C’est une réalité, la terre, enfin la pierre, est sous mes pieds, je marche peut-être chez moi.
Pour l’instant c’est roche, vent, soleil – avec vue.
Je sens que Weber m’observe, il est attentif à chacune de mes réactions, il me regarde regarder ce qui pourrait être notre futur cadre de vie. J’ai le sentiment qu’il décèle tout ce qui remue en moi. Je sais aussi qu’il me laissera le temps nécessaire pour me faire à l’idée, maintenant qu’elle a une image, qu’elle est incarnée.
Dans la roche.

Je ne veux pas me précipiter, j’essaye de me projeter mais l’expérience a depuis longtemps prouvé qu’on n’imagine jamais les choses comme elles seront réellement.
En réalité, il s’agit de choisir de vivre là. Ou pas.
Je passe quelques heures assise sur les marches de l’Elégante à observer les signes et le fond de mon cœur. Le message arrive dans un nuage de fumée, porté par une brise de nuit : où que l’on soit les étoiles sont les mêmes.
Je parle avec Weber aussi. On met les petites choses au point.
On délimite les territoires, heureux et transparents.
Il m’a déjà passé l’amour de ce village, il m’aide à accepter le principe du lotissement. Un argument solide est qu’il n’y aura que huit maisons (n’exagère pas gamine), mais le plus convaincant est qu’il serait mon plus proche voisin.

Je me pose beaucoup de questions, la plupart sans doute inutiles mais il y a une jouissance à se trouver ainsi à un tournant de vie, à devoir prendre une décision qui déterminera les années à venir, je fais un peu durer le plaisir. Je trouve à la fois quelque chose de grand et de ridicule à acheter un bout de terre. Encore plus un bout de pierre. Mais j’en ressens surtout une sensation de liberté. En général, et en particulier – rapport à mon parcours. Dans mes rêves je voyais un lieu comme celui que j’ai laissé, de la verdure, une source, plusieurs hectares. Là il faut que je pense mille mètres carrés de roche, la conversion demande un peu de délai. Je tourne et retourne l’idée, au fond il n’y a qu’une ligne qui tienne dans la liste des contre, c’est l’ampleur de l’aventure. Mais j’ai mis des enfants au monde, j’ai écrit des livres, j’ai appris des langages de programmation informatique, je dois pouvoir construire une maison. Surtout avec Weber. Il dit qu’il faut gérer cela comme une entreprise mais le prendre comme un jeu.
J’aime bien sa façon de penser.
Nous savons tous les deux ce qu’est une entreprise, lui à une toute autre échelle que moi, et en moins… éphémère, disons. Mais petite ou grande, foireuse ou non, associative ou SARL, toutes les entreprises obéissent aux mêmes lois. La connaissance et l’expérience que possède Weber de ces lois me rassure – rapport à l’aventure.
Moi je ne suis pas dans mon champ de compétence mais je veux bien commencer par acheter le champ de cailloux.
Si le maire est d’accord.
Weber prend rendez-vous.

L’accueil est chaleureux, courtois, aucun obstacle à ce que j’achète un terrain.
Bienvenue à Lioux.
Je sais que le maire me reçoit si bien parce que lui aussi apprécie l’homme qu’est Weber. Il lui fait confiance. Ça marche comme ça dans un village de 250 habitants, avec la confiance. Il y a toujours des amers ou des grincheux pour tenter de gâcher la bonne ambiance, mais en général la majorité des habitants a envie que les choses se passent au mieux. Accepte les différences, voire les compromis. Le maire veille là-dessus. Ce qui me plaît aussi dans un village petit c’est que l’on ne se demande pas à quel bord appartiennent les voisins, on se demande seulement quelle sorte d’humains ils sont.
Cette mairie préserve le village. Il résiste à la grande folie environnante.
Chaque parcelle de terrain du Royaume est convoité et hors de prix. Pas ici.
Je remercie mes anges, Weber, et le maire.

De son côté rien n’ayant avancé, Clément comprend mon choix et me libère de ma promesse d’acheter une partie de la galerie. Avec le regard bienveillant qu’a toute la bande d’amis sur cet amour qu’ils ont vu naître et qui est en train de prendre la forme de deux maisons de proximité. Voisin, voisine, dit Weber en riant. Bien sûr, chacun de son côté, et puis tous les deux, nous songeons à une maison commune. Mais compte tenu de la mathématique de nos âges, nous ne compliquerons pas la tâche à nos héritiers. Sans oublier qu’il serait difficile de renoncer à cette configuration parfaite à mes yeux : chacun chez soi, ensemble, tout proches.

On s’est simplement serré la main, le maire et moi.
La parole suffit, cela aussi participe à la bonne ambiance générale.
Le projet devient donc de devenir Liouxoise – exercice d’articulation.
Il ne faudrait pas non plus croire que c’est si simple.

La mairie attend la validation du PLU* par la préfecture. Mais c’est les vacances. Weber se tient au courant de chaque étape, c’est même lui qui est allé porter les piles de dossiers à la préfecture d’Avignon. Il avait fallu faire un changement pour que le PLU plaise à l’administration, tout a été retardé de trois mois.
Peu après la poignée de mains, le PLU est validé. Je m’enquiers des étapes suivantes. Le conseil municipal doit voter le projet de lotissement, ensuite la mairie fait appel à un géomètre pour qu’il découpe les lots, après c’est les vacances. Pour finir le dossier doit passer dans quelques administrations, le cadastre, l’aménagement du territoire, le parc du Luberon peut-être, les pompiers…
Comptons une année si tout va bien.

Les grands projets ont des longs termes, me susurre ma petite voix de sagesse.
Je comprends que je vais travailler la patience.
Puisque je suis là, à regarder le temps, je décide d’écrire un recueil de poèmes sur les saisons. Je faillis le dédier à Vivaldi. Le plaisir de s’approprier un sujet vieux comme le monde. Je ne l’écris pas finalement sur les saisons – impossible d’écrire sur l’hiver au printemps, mais dans les saisons. Il m’occupera ainsi un peu de cette longue année à attendre.
Il faut dire que chaque jour m’émerveille. Je sais, cela fait niaiserie – m’en fiche. C’est une vision d’intérieur. Toujours l’histoire de l’angle de vue. Et puis un peu la chance. Et puis beaucoup l’amour. Par exemple, il y a quotidiennement quelque chose à remarquer au Royaume – un ciel, une lumière spéciale, une photo d’artiste. Je ne relâche pas mon attention, je ne veux pas en perdre une miette. Tout le monde le sait, la beauté est une nourriture. Elle guérit beaucoup de choses, quelques uns parient même qu’elle aide à tenir les mauvaises à distance.
Me revient comme une illustration cette fable : un vieil indien explique à son petit fils que chacun de nous possède en lui deux loups qui se livrent bataille. Le premier représente la sérénité, l’amour et la gentillesse. Le second loup représente la peur, l’avidité et la haine.
– Lequel des deux loups gagne ? demande l’enfant.
Le grand-père sourit :
– Celui que l’on nourrit…

Avec Weber, nous parlons beaucoup de nos maisons. Le sujet est tentant, même si je ne veux pas faire de plans sur la comète, ne rien rêver avant la signature du compromis de vente du terrain.
Cela dit, nous avons du temps devant nous. Et des projets plus proches.
Il m’emmène là où mènent tous les chemins. 

*Plan Local d’Urbanisme

 

 

 

*

 

 

15

 

Sur nos pas

 

Vous me trouverez
au-delà du Tibre
foulant en sandales vernies
les pavés de notre mémoire
L’amour caché derrière les vieilles pierres
de peur d’éblouir l’éternité

 

La Castafiore a un fils steward avec qui elle parcourt la planète. On reçoit en instantané des photos où ils rient tous les deux, les dernières arrivent du Vietnam. Il y a deux mois c’était la Colombie. Aux tablées, parfois elle minaude, oh je ne sais pas où aller ! Le Mexique ou la Thaïlande ? Elle rapporte des cadeaux. Elle a également, en général, acheté une ou deux paires d’improbables chaussures.
Bulle revient d’Inde. Elle nous conte à mots précis. Invitation au voyage. Les images restent comme si nous y étions. Lady S. rend, une ou deux fois par an, visite à sa famille et ses amis aux Etats-Unis, la plupart du temps elle embarque Gary avec elle. Ils envoient des photos de cabanes tout confort au milieu des bois, des vidéos de concerts country dans des bars. Aziza et Clément arrivent du Maroc, repartent pour le Danemark. Les photos se mélangent sur nos téléphones : la plage, la neige, les métropoles, les paysages, les passants de l’autre côté des mers et des océans. Parfois, aux tablées, c’est tour du monde entre amis.
Moi je rêve de New-York, un peu à cause d’Yves Simon et Téléphone. Mais surtout à cause des films, des livres, de tant d’artistes, écrivains, musiciens, cinéastes, qui m’ont construite aussi. J’aimerais voir Manhattan, Brooklyn, Central Park, Times Square, la 5ème Avenue, Chinatown, Little Italy, l’Hôtel Chelsea, les rues avec les maisons de briques rouges et les escaliers devant, sur lesquels doivent trainer normalement les gamins du quartier… Cette combinaison de lieux que l’on connaît sans les connaître m’époustoufle d’avance.
Un jour, j’irai à New-York avec lui. Parce qu’il en rêve aussi.
Mais pour l’instant la terre n’est pas assez stable sous mes pieds, je n’aimerais pas trop m’éloigner du point d’ancrage.
Ce n’est pas raisonné, c’est une impression.
C’est à propos de la façon dont fonctionnent les histoires d’amour. Si aucune ne ressemble à l’autre, il se trouve tout de même quelques constantes, comme le premier baiser, la première nuit, ou le premier voyage ensemble – par exemple.
Il compte pour toute la suite, il concentre les émotions, raconte l’histoire. Il s’agit de la pratique, l’application de la théorie amoureuse. En prenant de la distance on ne sait pas ce que l’on va trouver, en tout cas on rencontrera l’autre autrement. Ailleurs, ensemble, on prend le risque de se perdre. Mais je n’ai aucune inquiétude, je commence à connaître le bonhomme, je comprends grâce à Weber ce que signifie exactement cette expression de midinette, plus sagace qu’il n’y paraît : avec lui, j’irais au bout du monde.
Pas la peine cependant d’aller si loin, la destination de notre première sortie du territoire est comme tout le reste : une simple évidence.

Weber me parle de Rome depuis le premier jour. Il en a été habitant par intermittence. Il me montre des extraits de films de Fellini, comme s’il était lui-même sur la moto qui fonce à travers la nuit et toute la ville, il passe cheveux au vent devant les monuments, devant les ruines de l’empire. De temps en temps il se met à parler italien, ce n’est pas pour rien qu’il est le délégué aux spaghettis bolognaise du quartier.
Comme l’école de mon village l’est pour moi, Rome est son passé le plus lointain resté accessible.
Cela concorde avec le premier anniversaire de notre premier regard.
Weber organise tout le voyage. C’est une grande première : ne m’occuper de rien. Aucun problème à me laisser aller, me laisser porter.
Il sait prendre sa part de la charge mentale depuis son plus jeune âge.
Plus possible de compter les points que tu marques mon petit bonhomme, explosion des scores.

Il fait très chaud, c’est un mois de juin comme un mois de juillet d’avant (avant que le soleil ne devienne de plus en plus mordant).
J’avais, bien sûr, envie d’aimer cette ville, elle tient tant de place dans le cœur de Weber, sans parler du mythe qu’elle représente. Mais c’est, de toute façon, tombé sous le sens. Comment ne pas aimer Rome ? Comment ne pas tomber amoureuse en découvrant cette beauté au bras d’un aimé qui parle italien et connaît les petites places. Bien joué.
Nous arrivons en bus, depuis l’aéroport, à la gare Termini. Tout le monde cherche la fraîcheur. Nous prenons un taxi, Weber discute avec le chauffeur, il retrouve sa langue méditerranéenne. Je comprends un mot par-ci par-là, ils parlent politique. Le film n’est pas sous-titré mais cela m’est égal, c’est comme une musique gaie à l’oreille tandis que Rome défile par la fenêtre de la voiture. De temps en temps Weber interrompt la conversation avec le chauffeur pour faire le guide : le Capitole, le Château Saint Ange…
On débarque au Trastevere, un quartier de petites ruelles, de pierres, d’ocre et de verdures sur les balcons. Du monde dehors. L’hôtel est un ancien couvent. Il en a la majesté et la fraîcheur. La hauteur des plafonds et les crucifix dans chaque pièce respirent le passé.
Tout le séjour j’aurai cette même vision à l’esprit, l’image des pas de ceux dans lesquels je pose les miens. J’imaginerai les religieuses marcher en rang sur le sol de l’hôtel, les chars sur la place Navone, la foule au Colisée…
Je verrai à la fois Jules César et Anita Ekberg.

Il y a quelque chose dans l’air, je ne sais pas si c’est l’Italie, Rome, l’Histoire, le quartier, ou l’harmonie entre Weber et moi, certainement un peu de tout cela, je me sens si légère, si bêtement heureuse. Emerveillée aussi, il faut bien le dire. Fi de la chaleur et de la foule internationale, nous marchons des heures, le long du Tibre, et dans bien des quartiers de la ville. Weber me montre à la fois les petites rues et les grands monuments.
La bouche de la vérité, place Bocca della Verita, est une très ancienne plaque d’égout sur un mur, avec un trou à la place de la bouche. La légende dit que si l’on met sa main dans le trou en prononçant un mensonge, elle est tranchée. Gregory Peck fait semblant d’avoir la main arrachée, il hurle, ce qui fait hurler aussi Audrey Hepburn en Vacances romaines.
Weber et moi, chacun notre tour, glissons notre main dans le trou, sans crainte, plaisantant de nos sentiments.
Personne ne se fait trancher la main. Ouf.
Sur le Campo de’ Fiori, Weber me montre la statue de Giordano Bruno, il est persuadé que George Lucas s’en est inspiré pour créer l’empereur de la guerre des étoiles. Ça se pourrait bien.
Le balcon où se sont tenus ensemble Hitler et Mussolini en 1938, tandis que Sophia Loren et Marcello Mastroianni passaient eux aussi Une journée particulière.
La place d’Espagne, celle du peuple, repos au parc de la Villa Borghèse, la fontaine de Trevi, la vie douce…
Nous nous arrêtons souvent, le temps de nous rafraîchir, nous buvons des citronnades pétillantes, repartons de plus belle. C’est une promenade sans fin, une histoire à chaque coin de rue.
Dans le plus ancien bistrot de Rome, le caffè Greco, je n’ose pas penser à tous ces illustres qui se sont assis entre ces murs. Stendhal !
Je suis fascinée par le Panthéon, posé sur une place, sans protection particulière, à portée de main de tous. Je vois un chien uriner au pied d’une colonne. C’est tout Rome, l’histoire sur la place publique. Juste à côté, un groupe de musiciens joue Ennio Morricone. Les facettes de l’Italie se synchronisent.
Weber me raconte sa vie d’ici, nous passons devant son ancien appartement, à proximité des ministères et institutions. Comme le reste, à portée de main, on passe devant l’entrée d’un ministère comme devant celle d’un simple immeuble, juste deux gardes à la porte.

Le soir nous flânons dans les petites rues du Trastevere à la recherche d’un bon restaurant. Weber a le nez pour ça, il sait reconnaître la frime, il cherche les restaurants où vont les habitants du quartier.
Toute la semaine, nous faisons le tour des piazza et des pasta alle vongole. Nous croisons le monde entier. Tous les vendeurs des rues prennent Weber pour un américain, il leur répond de son plus bel italien.
Nous avons instauré comme un rituel, le dernier verre sur une terrasse de la place Santa Maria. Des bandes de jeunes romains se réunissent devant la basilique. Ils sont comme tous les adolescents, ils habitent l’une des plus belles villes de la planète comme si de rien n’était, ils sont simplement adolescents – avec téléphone.
Il arrive qu’on parle de nos projets, du lotissement sur la roche, mais il y a vite autre chose qui détourne notre attention – une image, un chant, un souvenir. Le ricochet des derniers rayons de soleil sur des chevaux cabrés, ou sur un escalier de pierres presque vieilles comme le monde.
C’est la première fois que Weber et moi passons tant de temps ensemble, sans même remarquer que l’on ne se quitte jamais plus d’une heure. Les nuits et les jours, pourtant écrasés de chaleur, se suivent paisibles et fluides – sous le charme.
Ensuite, il faut bien rentrer.
Garder l’enchantement et faire des plans pour l’avenir.

 

 

 

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A suivre (ou pas)