Avertissement au lecteur.rice

S’écrit (ou pas), au fil des dimanches, un récit fiction.
Toute ressemblance avec des paysages existants n’est pas fortuite.
Toute ressemblance avec des personnes existantes l’est et ne l’est pas.
Comme ma propre histoire, elles inspirent le texte sans qu’il soit leur vérité.

 Le premier pas

C’est toujours la même histoire, le plus dur est de prendre la décision, ensuite c’est facile, il suffit de suivre le mouvement. Étape par étape.
Elle n’est jamais simple à prendre, on examine les arguments, on passe par plusieurs stades, on balance d’un côté puis de l’autre, on tente même la fuite.
On sait pourtant que la plupart du temps poser la question est déjà y répondre.
Il y a toujours quelque chose pour vous retenir, et puis un jour se trouvent plus d’avantages à s’en aller.
Je ne sais pas comment est venue l’idée, en général c’est une convergence de plusieurs facteurs, mais une fois entrée dans mon cerveau elle se révèle vite une évidence, c’est ce qu’il faut faire : vendre la maison et partir.
Le moment de tourner une page.
En fait, refermer tout un livre.
Et donc ouvrir le tome suivant.

J’ai des projets pour la suite mais ils restent flous, je me concentre sur cette montagne à franchir, je n’ai jamais de ma vie vendu une maison.
Je suis encore toute ébaudie de pouvoir le faire.
Ce sont des affaires de grandes personnes, le défi est sérieux.
Finalement, au bout de vingt ans, nous avons une maison que nous nous sommes partagée. Rien d’autre ne me retient là, rien d’autre que cette maison et son histoire.
Mais les lieux ne sont pas plus que des objets.
Le décret a été longuement mûri, il est publié, je me retrouve grisée par cette liberté, cette puissance sur ma vie.
J’habite depuis trente-cinq ans le coin que je décide de quitter.
Ce n’est pas une décision de femmelette.

Sauter le pas

Vous prenez une décision toute seule comme une grande, ensuite il faut en faire part à votre entourage et vous expliquer.
Parfois ce n’est pas gagné.
Les plus proches approuvent la démarche. Ils disent que la maison familiale est là où je suis, que les lieux ne sont pas plus que des objets (ce sont mes plus proches, nous sommes un peu du même esprit). Je crois voir aussi une lueur d’amusement dans leurs regards, ma famille est joueuse.
Moins facile avec le reste de la tribu qui ne comprend pas que je quitte ce paradis. Je comprends qu’ils ne comprennent pas, au fond mon seul argument est ma certitude intérieure. C’est mon histoire.
On ne ferait pas grand-chose si l’on s’en tenait à la vie et l’avis des autres.
Bien sûr que c’est difficile de quitter le lieu des enfances, un endroit magnifique, toute une vie.
Je ne peux pas emporter l’âme de la maison et de ses alentours, mais j’ai la mienne – pleine de ce que j’y ai vécu. A la fois inquiète et ravie de la façon dont tout cela tourne.

Puisque la décision a été prise, je m’interdis de faiblir, et même la paperasse ne m’en dissuadera pas. Je m’en faisais une montagne, ce n’est en fait pas grand-chose. Je boucle tout sans aide.
Et surtout pas celle du notaire.
Au départ je le trouve drôle, un notaire excentrique ça ne court pas les offices. Ensuite je réalise son incompétence, il ne me dit pas qu’il faut pour vendre une maison une attestation de conformité, un rapport énergétique, un diagnostic de la fosse sceptique…
Je change de notaire et lui écris un mail très bien tourné où je lui suggère de changer de métier. Au final, je ne l’envoie pas. Ce mail ne passe pas les trois tamis de Socrate. Pour le premier, ça va, c’est vrai, je l’ai vérifié moi-même, ce type est nul comme notaire. Pour le deuxième tamis, c’est raté, mon mail n’est pas bienveillant, pas mieux pour le troisième : il n’y a au fond aucune utilité à le lui dire, il doit le savoir.
Je crois qu’il me fait perdre du temps, j’ignore que je la vendrai avant même de la mettre en vente.

L’univers semble tout à fait d’accord avec ma décision, il me suffit d’en parler autour de moi, deux amis de la famille se montrent intéressés.
Une maison isolée, en pleine pampa, cependant mitoyenne : le dernier mot revient naturellement aux mitoyens (le Viking et sa Chérie pour ceux qui suivent depuis longtemps), ils vont devoir vivre tous ensemble.
C’est ainsi que je la vends à un beau couple de Marseillais à qui elle va comme un gant.
Je le souhaite à tout le monde, une maison que l’amour a construite.
Elle est entre de bonnes mains, tout est en ordre, la page est tournée.
Reste à savoir où aller.

Le deuxième pas

Lorsque j’ai pris la décision de vendre la maison, Coloc Bingo a tout de suite compris que c’était sérieux. Il a vu que ce n’était pas l’un de ces nombreux projets abandonnés au bord de la route. La vie est faite comme ça, en tout cas la mienne, de beaucoup de désirs, de desseins, qui n’aboutissent pas, cela semble le prix à payer pour la réussite de quelques uns. Pour ces rêves que l’on finit par réaliser, et dont l’accomplissement efface toutes les épreuves traversées.
Bingo allait à la rentrée accueillir le Caganis de sa marmaille qui avait décidé de vivre avec son père, il lui fallait de toute façon un logement mieux adapté, il s’est mis en quête sans attendre.
Au printemps, il a laissé la cabane en bois au fond du jardin, je l’ai vendue aux joyeux Marseillais avec la maison.

On a l’impression que la vie s’amuse bien quand on remonte les chemins qu’a empruntés le destin.
Dam, le frère de Bingo, il y a, je crois, plus de vingt ans était en amour avec Shéhérazade. Cela se passait à Paris. Shéhérazade a une ribambelle de frères et de sœurs, et tout ce monde est resté proche de Dam et sa famille après la cessation de couple. L’une des sœurs de Shéhérazade, Aziza, a suivi Clément, son amoureux, quand il est revenu dans son village d’enfance s’occuper de l’entreprise de meubles héritée. Voilà comment Bingo, resté ami de tous lui aussi, est venu s’installer à Gordes, dans le Nord du département (autant dire en terre barbare) dans l’atelier/galerie d’art/maison de bric et de broc/ que lui ont échangé Aziza et Clément contre l’entretien et des menus travaux.
Il y a une chambre libre, si je veux.

Je déménage à la fin de l’année, le 29 décembre, je l’ai fait exprès, pour bien m’en souvenir, la date d’un tournant, du virage à négocier.
Mon peu de meubles, mon trop de livres, au garde-meuble, avant toute chose accuser le coup. Ce peut-être vertigineux une page vide devant soi.
D’abord deux jours à Tuisper, chez Copine, en douceur, atterrir.
Au dernier jour de l’année partir pour un mois à Paname, chez Frangine, au chaud.
Le traverser en somnambule, un peu perdue, déroutée, étourdie de ma vacuité.
Il faut trouver un endroit où aller.

La chambre chez Bingo n’a pas de fenêtre, ce n’est pas plus mal, j’ai l’humeur plutôt terrier. Disons que je passe l’hiver collée à la cheminée. A regarder les annonces et me rêver un futur.
Je découvre le Nord.
Le Nord Luberon. A une heure de mon passé mais comme un autre pays. L’autre côté de la montagne. Cela faisait plus de trente ans qu’elle était au Nord de mon champ de vision, tout à coup elle se trouve au Sud, la mise à jour de ma boussole interne nécessite plusieurs mois mais je me sens vite à la maison dans cette vibrante carte postale.
Aux premiers frissons printaniers, la chambre sans fenêtre devient trop sombre, la solution s’impose, elle viendra de Toulon, tractée par une dépanneuse et une équipe de joyeux drilles.
Elle est de la marque Elégante, le concept me plait, va pour une vie élégante en caravane. Comme un recommencement cette caravane au fond du jardin.
Le jardin de Bingo, nos situations se sont inversées, on rigole avec la vie.

Avec Bingo et l’aînée de sa marmaille, on rend l’Elégante digne de son nom, on vire les cloisons, on repeint l’intérieur en blanc, on pose une imitation de parquet blanc en lino, Bingo fabrique le lit, les étagères, il amène l’électricité.
Le fils aîné dira en la voyant qu’on dirait un studio d’étudiante, c’était bien vu.
Pour l’eau on verra plus tard, c’est compliqué, onéreux.
J’ai l’impression d’avoir déjà vécu cela, traverser cinquante mètres de jardin pour aller aux toilettes ou à la salle de bains, il n’y a pas d’eau chaude au lavabo…

Je parcours les routes de ce nouveau Royaume. Un territoire circonscrit par les montagnes. Au Sud donc, les rondeurs du Luberon, au Nord les monts de Vaucluse, au loin le Mont Ventoux que l’on aperçoit au détour de quelques chemins. Sur des pics au milieu des vallées, ou comme taillés dans la montagne, perchent des villages concourant tour à tour pour le plus beau village de France. Des mythes mondiaux qui pour ceux d’ici sont simplement des lieux à vivre, on va chez le boucher de Roussillon, on passe par Lacoste, on va boire un verre au Cercle Républicain de Gordes, un café à Ménerbes, manger une pizza à Bonnieux,.
Pas un panneau publicitaire à 20km à la ronde, des paysages qui chaque jour surenchérissent à leur propre beauté.
Quand les enfants étaient petits, nous venions de temps en temps dans le coin, mais comme des touristes, et pas souvent, on ne franchit pas naturellement les montagnes. Je me souvenais de plusieurs panoramas, preuve qu’ils sont inoubliables.
J’ai l’impression d’être entrée dans un tableau, qui, par magie, se renouvèle sans faiblir. Si elle avait eu mon âge, Alice aurait tout fait pour rester au pays des merveilles. C’est l’idée qui germe petit à petit, trouver un moyen de rester dans le Royaume. Avec mon budget je ne peux rien y acheter d’habitable et sans revenus je ne peux rien louer, cela ne va pas être simple.
Mais s’il n’est pas recommandé de compter sur le hasard, on peut tout de même reconnaître qu’il a de fabuleux tours dans son sac.

Un grand pas

Tu viens d’où
Du sud
Du sud d’où ?
Du département
Tu vas rester ici dans le nord ?
J’espère
Pourquoi ?
Y’a un truc

Il n’y a pas que les paysages, le Royaume a ses habitants. L’esprit qu’on y respire me fait penser au moment de mon arrivée dans le Sud, il y a presque quarante ans. Ils ont ici dans le Nord gardé cette courtoisie, cette attention à l’autre, une espèce de solidarité, et puis les bistrots aussi. Comme dans le vrai Nord.
Et pourtant ils ont le soleil dehors.
Pour l’instant je ne sais encore rien de tout cela, je ne connais personne ou presque, mon champ relationnel se limite à Bingo, Dam, Aziza et Clément.
Je ne suis pas liante de nature. On m’a souvent reproché qu’il fallait venir vers moi, que je n’allais jamais vers les autres. Certains savent très bien le faire, aller vers les autres, mais il en faut bien aussi vers qui aller, sinon on se croise seulement.
Et puis on est comme on est.
D’abord je découvre le territoire, et puis je ne suis normalement qu’en transit, je ne dois pas trop m’attacher. C’est déjà trop tard pour l’environnement, il faut croire que c’est un pays à coups de foudre.
Je me régale à découvrir les petites routes sorties des livres de contes, les lumières sorties des tableaux des plus grands peintres.
Je m’assieds souvent sur les marches de la caravane, la nuit parfois, le temps de compter quelques étoiles.
Après, j’écris des poèmes.
Le jour, je consulte les annonces immobilières, je tire des plans sur la comète, les affaires à ma portée me font déménager vers d’autres régions mais au fond de moi je me vois bien rester dans le quartier.
Il y a toujours une solution, enfin, quelque chose à tenter. La galerie/maison est grande, peut-être que Clément en vendrait une partie, cela lui permettrait de réhabiliter l’autre. Bingo et Dam à qui j’en parle pensent que Clément ne vendra pas, il est attaché à ces murs, c’est l’héritage de sa famille, de son père qui a monté l’entreprise. C’est une belle histoire, de beaux meubles dans des bois épais et solides, au design unique, aux lignes simples, épurées. Connus par une poignée d’initiés, mais dans le monde entier. On les trouve dans un hôtel au Danemark, une galerie à New-York, et ici à Gordes, où ils sont fabriqués par Clément maintenant.
Toute une partie du bâtiment ne sert qu’à entreposer du bordel, c’est un toit et quatre murs, certes de guingois mais donc peut-être dans mon budget, et puis je m’y sens bien. Je pourrais y faire ma maison, ainsi rester habiter la carte postale.
Je n’ai rien à perdre, je fais une proposition à Clément.
D’instinct il dit non, puis on parle.
A la fin il dit pourquoi pas.
Quelques jours plus tard, Dam et Aziza en sont témoins, on se serre la main.
J’achète la moitié du bâtiment.

Cela parait simple. En réalité ça ne l’est pas.
Il semble aussi que le destin a d’autres desseins.
Pour diverses raisons la vente traîne, pas sûre qu’elle soit possible, et puis le toit est amianté, cela entraîne de grands frais, surtout que tout est à faire ou à refaire.
Mais je me sens cœur vaillant, et je reste sur le projet.
Jusqu’à ce que.

Je regarde également les annonces de boulot, je n’y trouve rien de possible, je suis un peu obsolescente pour le marché du travail. Mon seul diplôme me permet d’animer des ateliers d’écriture, mais je n’ai plus le goût de le faire. Peut-être parce que je l’ai trop fait, peut-être parce que ma relation à l’écrit est solitaire, peut-être parce que ne vivant pas de mon écriture je m’interroge sur ma légitimité, certainement pour toutes ces raisons et bien d’autres. En plus ce n’est pas tout à fait vrai, ce dont je n’ai plus le goût surtout c’est chercher des contrats, tenter de se vendre, cela se saurait si je savais le faire.
Grâce à l’amie Scarlett, je décroche un ou deux jobs de saisie, des listes à transcrire sur l’ordinateur, c’est automatique, cela me plaît. C’est reposant de ne pas penser.
Et puis un jour j’ouvre une boite de Pandore.
Le plus souvent, on fait les choses sans savoir où elle nous emmène, comme naître ou aller aux toilettes, par exemple. Je l’ai déjà raconté : les filles de Bingo avaient laissé un magasine féminin aux toilettes. S’y trouvait un grand article sur les choses à commencer en ce début d’année, des défis à relever, un grand choix de projets – une cinquantaine si le souvenir est bon. C’était un magazine pour jeunes femmes, il y avait des propositions du genre saut à l’élastique. J’essayais de trouver quelque chose qui me plairait. Je n’avais pas non plus envie d’aller vivre à Barcelone ni de repeindre mon appartement en jaune (d’ailleurs je n’avais pas d’appartement). J’ai fini par trouver.
C’est le moment d’apprendre à coder.
Je me suis renseignée, il fallait commencer par apprendre le HTML5, un langage informatique, mystérieux, ésotérique, tentant. J’ai plongé dedans.
Le choix du sujet d’étude est, sans me vanter, judicieux. L’outil (le web) est en même temps la matière première et la ressource. On trouve toutes les informations nécessaires en ligne – par définition.
Je m’y suis tenue pour les deux années suivantes, j’ai appris le CSS3, puis j’ai fait une formation de MYSQL et PHP, un de ces jours je vais me mettre au JavaScript. En vérité, ce n’est qu’un défi relevé dans un magasine, mais j’ai l’impression de réveiller mon cerveau, expérimenter d’autres connexions. Ce n’est pas non plus si simple, parfois je planche quelques jours, mais je finis toujours par comprendre. La sensation est extatique.
C’est un projet à long terme, où que je sois je pourrai créer des sites web pour manger. Le temps d’apprendre, je commencerai à travailler à l’heure de la retraite. Comme dit le Fils : c’est un concept. Il dit que je suis un Jedi. En fait, il l’a dit une fois. Cela m’a redressé les épaules, j’ai eu le sentiment qu’il avait pardonné. Il y a toujours quelque chose à pardonner aux parents.
Pour être sincère (et c’est tout de même un peu une marque de fabrique), me lancer dans cette moderne aventure du développement web était aussi une recherche de la sensation de faire quelque chose, de ne pas regarder seulement les jours passer. L’écriture est bien sûr présente – plusieurs projets voient le jour ou leur achèvement, mais elle fait partie de la toile de fond, comme le quotidien. Il était nécessaire d’occuper la partie du cerveau qui s’inquiète devant le grand vide sous les pas. Le codage est une science mathématique, il suffit de comprendre la logique (j’y travaille), cela fonctionne ou pas, c’est juste ou pas, on n’y tergiverse pas, il n’y a pas de sentiments, pas d’émotion, pas de magie non plus disait l’un des formateurs (il y en a un peu tout de même, comme en toute chose), c’est un univers inventé par l’homme (donc préhensible par la femme), et cependant infini. C’est également un univers bienveillant, où l’on partage les connaissances sans retenue. Je me souviens d’une conférence youtube il y a longtemps, un think tank peut-être, où l’intervenant expliquait ce qui change profondément les mentalités dans le numérique c’est que lorsque l’on donne quelque chose à quelqu’un (une image, une vidéo, un document…), on ne s’en prive pas pour autant. Dans le monde réel, si l’on donne on se dépouille, dans le monde informatique, quand on donne, on copie, on partage seulement.
Pour être encore plus sincère (mais où s’arrêtera-t-elle ?), la soixantaine approche, et si pour le corps il aurait fallu s’y prendre au moins il y a une trentaine d’années, j’ai envie de cultiver la jeunesse et la souplesse de ma cervelle.
Enfin, voilà, pour dire comment je m’occupe quand je pense encore que je vais acheter un bout de la galerie. Je regarde chaque jour le bâtiment (ma caravane est juste en face), je le retape virtuellement. Je le fais visiter à la famille et aux amis, certains s’enthousiasment pour le projet, d’autres craignent pour moi, il semble un peu démesuré vu le budget. Et surtout incertain. Tous les rénovateurs de maisons vous le diront : un nombre imprévisible d’imprévus.
De toute façon, je ne le sais pas encore mais ce n’est pas cette vente là que j’attends.
Je code dans mon coin, j’écris des poèmes, je visite le Royaume, je me rassemble.
Ce n’est pas rien d’avoir une nouvelle vie devant soi, il faut beaucoup y réfléchir, on n’a pas trop le temps de se tromper. A la fin de l’hiver, je tombe un peu malade, histoire de passer en bonne conscience quelques jours au lit, au chaud, se refaire dans la matrice.
Cela ne fait que quelques mois que je suis là quand Aziza et Clément m’invitent à déjeuner un dimanche midi, il y aura quelques amis à eux. J’hésite un peu, je suis toujours repliée, mais le printemps arrive, et avec lui tout se déplie, il est temps que je rencontre les autochtones, que je parle avec des vrais gens. J’achète une bouteille de vin et me rend au déjeuner.
On a beau savoir que cela peut arriver, d’abord ce n’est pas tous les quatre matins, et puis c’est toujours surprenant ces rencontres qui changent le cours des choses.
Vous êtes assise à une table, un dimanche midi du mois d’avril, vous faites connaissance des autres invités, et puis la porte s’ouvre, quelqu’un entre, et vous savez en un regard que votre vie n’est plus la même.

Pas de deux

Je l’ai déjà décrit dans un recueil de prose-poésie mais le livre est pour l’instant inédit. Et puis on a le droit de ressasser aussi les bonnes choses.
L’écrire sous un autre angle.
Tout peut être dit avec d’autres mots.
Ou pas.
La scène reste fidèle dans ma mémoire, pas beaucoup de son mais tous les autres sens sur la sellette.
L’impression la plus précise et la plus durable est celle de la lumière.
Voilà pourquoi la photo est intacte.

Il fait soleil, je vais déjeuner à pied, Aziza et Clément habitent à 500m de la galerie. Je longe des maisons et des murs de pierre, des jardins de curés, une pinède et quelques vignes, déjà un peu de coquelicots. La route est déserte, je marche au milieu, la bouteille de vin à la main. J’ai beaucoup aimé ces moments dans les villes, la nuit, où, à deux ou en bande, on marche au milieu de la rue – cette sensation de maîtriser le jeu. C’est un peu le même sentiment, seule, à la campagne, à midi, je marche au milieu de la route et elle m’appartient.
Je fanfaronne, parce que quand j’arrive il y a déjà presque une dizaine de personne inconnues et je me sens plutôt intimidée.
Je suis présentée comme la fille qui habite la caravane au fond du jardin, à la galerie.

Nous sommes dans la cuisine, autour d’une grande table ovale en bois doux, où je compte une quinzaine de couverts. La pièce est claire, colorée. Une grande baie vitrée donne sur le terrain, l’enclos des chevaux, un morceau de plaine, au loin un village du Royaume perché sur sa colline – je parie pour Roussillon. Ou Bonnieux ? Je n’ai pas encore les repères. Deux chats traversent la pièce– dans un évident et souverain dédain. On sert l’apéro, un rosé d’ici, vif, fruité, rond comme la montagne, il me plaît. Encore un bel atout pour le quartier.
Dans quelques minutes sera réglé le problème Should I Stay or Should I Go mais je ne le sais pas encore, pour l’instant j’en suis à découvrir un nouvel univers.

Quelqu’un entre de temps en temps, ils se connaissent tous, s’embrassent, ici c’est trois bises, c’est trop, on en rigole avec Dam qui dit que c’est le pays des Bisounours : on se fait plein de bisous. Ils s’interpellent, se donnent des nouvelles, me demandent qui je suis. La fille de la caravane…
La parité est honnête, tous très différents, chacun se présente sans fioriture, ils sont aux environs de mon âge, à une quinzaine d’années près. Plus on avance, moins les années séparent.
Quelqu’un parachutée comme moi à cette table pourrait se demander ce qui les rassemble, mais ce n’est pas le genre de questions que je me pose, ils sont reliés, c’est un fait, je le prends comme tel.
Je fais la connaissance de Bulle, un petit bout de femme aux yeux perçants, elle parle comme dans les livres, s’amusent avec les mots, les aiment précieux et rares, elle a un sourire de môme, fait rire tout le monde. La Castafiore aussi, je comprends pourquoi ils l’appellent comme ça, elle en a le coffre et la coquetterie, c’est une diva, bonne enfant, qui brûle les planches. Il y a aussi Hildebald, artiste et narcoleptique, un autre qui ne quitte pas son chapeau avec une tête de lutin dessous, un avec accent qui choisit ses mots, Aziza, la chaleureuse, passe un moment avec chacun. On me parle de deux autres en voyage, en Amérique. Je ne peux pas me souvenir de tous les prénoms mais, moi la taiseuse, deviens bavarde, curieuse de ces personnages uniques – joviaux et débonnaires comme dirait Bingo – dont je comprends et j’apprécie l’humour. Une joyeuse tribu.
Comme tout le monde, chaque fois que la porte s’ouvre je regarde qui arrive.
On n’est à l’abri de rien sur cette terre.
L’amour, comme la chance, est un attentat à l’envers – au bon endroit au bon moment.
L’image est très présente, une photo avec flash.

Il entre dans la pièce. La lumière autour de lui – je ne sais pas si elle l’enveloppe ou s’il l’irradie – est douce mais m’éblouit.
Je n’en crois pas trop mes yeux mais je croise son regard.
On se le dira après, il a ressenti la même chose, une évidence.
J’en ai sur l’instant un peu le souffle coupé.
Si mes souvenirs sont bons, le coup d’œil est rapide, on tourne vite la tête, on s’est pris la décharge, on s’est vus, personne ne va fuir dans la minute, laissons venir.
On ne nous apprend pas à faire la grimace.

Il est accompagné d’un ami, ils apportent un plateau d’huîtres. Soudain, un petit air de fête en plus de la bonne ambiance.
Il s’assied en face de moi, je ne le voyais ni ne l’aurais aimé ailleurs. Je ris maintenant de ces efforts à avoir l’air de rien mais nos yeux qui ne se quittent pas. Ils sont déjà aimants. Je vois l’enfant dans son regard sombre, il est doux et malicieux. Je vois l’élégance dans tout ce qu’il dégage. On se connaît. Pas née de la dernière pluie, je sais le prix de ce que je suis en train de vivre.
On apprend quelques petites choses l’un sur l’autre. Par exemple qu’il attend un terrain pour construire une maison à Lioux, un village voisin où il habite et dont je n’avais jamais entendu même le nom. Je parle de mon intention d’acheter une partie de la galerie. On rit déjà de nos projets similaires.
Je pense que personne ne remarque l’intensité de nos regards. C’est entre lui et moi. Les autres m’accueillent, me questionnent, se racontent.
Les métiers sont variés, tailleur de pierre, photographe, bricoleur, cuisinière, guide touristique, ingénieur… Ils viennent de milieux, de culture, et même de pays différents, mais parlent tous la même langue. Celle de l’instant qui compte. Je devine les parcours cabossés, les chemins de traverse, qui les relient aussi. Je me sens en terre familière.
Je découvrirai plus tard qu’ils partagent également, et j’en suis aussi, un émerveillement quotidien à habiter le quartier.
La longueur d’onde est simple et humaine, pas étonnant chez Aziza et Clément, mais c’est le sel de n’attendre rien on reçoit tout comme une surprise, bonne en l’occurrence.
Le courant passe.

Je vois qu’il m’observe quand la Castafiore pousse un contre ut ou une bordée d’injures, mais j’ai l’habitude des fous et des poètes mon petit bonhomme.
Je me sens à l’aise à cette tablée hétéroclite.
Je le regarde aussi, il semble aimé et respecté des autres, il est courtois et attentif. Et comme tous, rieur.
Aziza, la Castafiore, et Bulle, les filles en chef décident qu’il faut me montrer un bistrot du coin, un de leurs repaires, l’auberge de Lioux, on décide d’y aller mercredi, à l’heure de l’apéro. Si j’ai bien compris c’est le village où habitent les yeux doux, le rendez-vous ayant l’air d’englober toute la tablée, je suis à peu près assurée de le revoir. De toute façon, j’en ai la certitude, je peux prendre congé.
Je suis épuisée, le repas était délicieux, j’ai fait péché de gourmandise, et puis je n’ai plus l’habitude de tant échanger avec d’autres entités biologiques, et puis ce regard me retourne tous les organes.
Il y a cependant une question qui reste en suspend. Il est arrivé accompagné d’un ami, ils habitent ensemble, partagent le projet de maison. Au premier coup d’œil, éblouie par la lumière autour de lui j’ai quand même remarqué qu’il est ce que ma mère appelait un bel homme. Il est visiblement cultivé, soigné. Tous ces éléments et le fait de n’avoir reçu aucune information sur sa situation amoureuse me font douter, de son naturel intérêt pour moi.
D’un autre côté sa façon de me regarder balaie tous ces doutes.
Je ne sais trop quoi penser, je veux garder la tête froide mais cette chaleur que je ne contrôle pas. J’ai besoin de m’éloigner, calmer l’étourdissement.
Juste après le café, un dernier regard plein d’interrogations, le rappel du rendez-vous de mercredi, trop de bises, et je me sauve.
Je file dans ma chambre, me repasser le film.

Cap’taine Sensible m’appelle ce soir-là, rien n’est dit ou fait mais je lui raconte la rencontre, et mot pour mot lui annonce une grande histoire. Elle vient dimanche, elle espère le voir. Le prochain dimanche me semble à des années lumières, j’y organise une journée lecture de poésie, pas envie d’y penser pour l’instant.
Le téléphone raccroché, je trouve que je me suis un peu avancée, rien ne dit même qu’il y aura une histoire. Mais si, les regards le disent. Comme si je ne savais pas que parfois on lit ce que l’on veut lire dans un regard. Oui mais…
La soirée et les jours qui suivent me promènent ainsi sur l’échelle de la confiance, j’oscille entre la conscience de me trouver au début d’une belle chose et l’idée que je me fais des idées. Je me connais, je fais parfois des choix sans en envisager tous les aspects, ensuite j’ai l’impression de tomber des nues. Je vire l’adolescente qui pointe toujours son nez quand un homme occupe mes pensées. On ne peut pas le savoir avant de vieillir, on est aussi toutes les personnes passées et il faut être vigilant à qui commande. Là non plus je n’ai pas le temps de me tromper.
Le reste des interrogations n’a pas d’âge, c’est interprétation des signes, des mots, concentration sur les détails échappés à première vue, analyse des gestes, extrapolations pas toujours rationnelles.
Comme les enfants à l’école, j’attends mercredi.

Un pas de plus

Quand on vient à la galerie, depuis Avignon, Cavaillon ou Coustellet, à hauteur de Gordes, on laisse le village sur sa gauche et on descend en direction d’Apt. Il faut être prudent, au virage suivant, un panorama vous distrait à coup sûr. Toute la vallée, au sud, jusqu’à Bonnieux, une quinzaine de kilomètres, et tout au fond, au nord-est, une immense falaise sortie de nulle part.
Elle m’intrigue depuis que j’habite le Royaume.

L’invitation des filles comprend le trajet. Pile à l’heure, ce mercredi, La Castafiore passe me chercher à la galerie. Elle porte de superbes bottines panthère et un serre tête fleuri. Elle chante dans la voiture, un air de la Traviata puis une chanson de Brigitte Bardot, on rigole. Elle prend une petite route que je ne connais pas, en direction de Sault et du Ventoux, je n’en perds pas une miette. Dans le premier champ après l’intersection, comme gardien d’une frontière, un âne paisse. On traverse des vignes, des cerisiers, au large de Joucas, encore un village de lumière – taillée dans la pierre.Lorsqu’on arrive à Lioux, je prends en pleine figure, et dans presque tout mon champ de vision, le spectacle de la falaise sur laquelle rebondit le soleil couchant.
Pour les décors, la production a les moyens.
Plus tard Le Fils qui habite Marseille dira que cette falaise est aussi puissante que la mer. Je savais déjà que je me poserais là, avec vue sur elle, je l’ai donc pris comme un compliment personnel.
Juste au pied, La Castafiore me montre la maison où habitent les yeux doux.

Face à la falaise, de l’autre côté de la route, dans un oasis au milieu de la roche, l’auberge vaut le chemin. D’ailleurs elle a une plaque du Routard pour chaque année depuis son ouverture. Plus de vingt ans, les premières sont collector. Comme les billets collés sur tout un pan du mur – je vois le vieux Corneille de 100 francs, à côté des cartes postales, un peu trop de fesses de femmes. Sur les murs de la salle, des citations de toutes les écritures, même sur le plafond, on imagine des soirées mémorables. La loi Evin n’est pas arrivé jusque là, on s’y sent libre.
Daniels, l’aubergiste, été comme hiver vaque pieds nus, un souvenir des Antilles me précise-t-on. Si ta tête ne lui revient pas, il ne te servira pas, semble dire la légende. Au départ je ne sais pas quoi boire. Daniels me fait signe de la main de ne pas bouger, il va chercher un verre et prend une bouteille sans étiquette, juste un point d’interrogation au feutre blanc, le liquide est coloré, fruité sunrise, c’est une bouteille de “je ne sais pas”. Il m’en sert une bonne rasade. Je suis consciente de l’honneur. Il bougonne, fait semblant de grogner, mais on remarque vite qu’il ne perd pas une occasion de rire.
Comme la bande de dimanche que l’on a rejointe.

Il est encore plus attirant. C’est difficile de ne pas le regarder tout le temps. Dans nos sourires l’un à l’autre, quelque chose est déjà vivant.
Je suis à la fois livrée à mon trouble bienheureux et pleine d’interrogations, de peurs sans doute. L’ambiance noie le poisson, Bulle a rapporté des pizzas, les tournées se succèdent, tout le monde arrive plus ou moins à se parler dans le brouhaha. L’histoire de chacun est tout un livre.
Lui et moi échangeons des informations avec désinvolture. Il est père, le terrain qu’il attend pour construire sa maison est voisin de l’auberge, il connaît Rome comme sa poche… On se comprend, lui non plus n’a pas une vie en ligne droite. La sensation qu’on en dégage la même philosophie.
Je vois dans les yeux d’Aziza – la fine mouche, qu’elle a repéré l’évidence.
La Castafiore pousse la chansonnette, Bulle joue un morceau de piano.
Assise sur un tabouret de bar dans un bistrot de bout du monde, je ris, du léger dans l’air.

Je les invite tous à la journée poésie de dimanche, celle que j’organise dans la grande pièce de la galerie et sur laquelle il faudrait que je me recentre sans tarder. Ils disent qu’ils viendront. Il me le certifie les yeux dans les yeux
Au moment de partir, lorsque je veux régler ma tournée, Daniels m’informe que les yeux doux l’ont déjà payée.
Je l’assume, même si c’est trace d’un autre temps, cela n’attente ni à ma liberté ni à mon indépendance, j’aurai toujours un faible pour ces hommes qui ne peuvent pas laisser une femme payer son verre. L’important est de pouvoir le faire, de pouvoir payer son verre, sa tournée, là est ma liberté. Si je veux, je peux, comme ma liberté d’aimer les hommes galants. Vieille ou pas, l’école dit beaucoup de la personne. J’en ai croisé dans tous les milieux, ce n’est pas qu’une question d’éducation, c’est un esprit, et la plupart du temps l’exact contraire du machisme ou toute chose de cet ordre.
Tu la joues gentleman, soit, moi j’habite l’Elégante, ça me fait déjà aussi pas mal de points.
Toutes les bises et à dimanche.

Je n’en parle à personne mais je suis en panique. Ce n’est pas qu’il me plaît, c’est plus profond, comme s’il était fait pour moi, je le sais, je le sens, je le veux. Au plus juste, une partie de moi ressent tout cela, qu’il n’y a pas de questions à se poser, une autre partie fuirait bien, en courant. Pour différentes raisons, que je ne comprends pas sur l’instant, empêtrée dans ma confusion. Je me souviens de ce qu’avait dit le Berger des Rues, nous parlions de l’une des jeunes femmes dont il s’occupait et qui venait de tomber amoureuse, il m’avait expliqué à quel point une nouvelle relation remue tout ce que nous sommes, déstabilise même nos fondations. Je comprends ce qu’il voulait dire
Surtout que mes fondations sont déjà malmenées. Je viens d’arriver, c’est toute une aventure, je me construis ici, je n’ai pas envie d’une histoire d’amour, c’est égoïste, j’ai besoin de toute mon énergie pour moi, pour mon projet, pour trouver de quoi vivre, je n’ai pas de place pour quelqu’un. Remonte aussi la dernière déception, qui m’a terrassée trop longtemps, mon petit cœur ne veut plus d’autres cicatrices.
Cela fait quelques années maintenant que je suis seule. Pour survivre gaiement, il a fallu blinder quelques portes, je ne sais pas où trouver le courage de les ouvrir à nouveau. Je me rappelle comme tout le monde le 7 janvier 2015, ce n’était pas seulement ce que nous avons connu de plus terrible – sans même savoir qu’il ne s’agissait que de l’ouverture du bal, mais c’est le jour où jamais je n’ai ressenti à ce point le manque d’une épaule sur laquelle pleurer.
Ensuite, la solitude est devenue une force, on se porte bien à n’avoir de comptes à rendre à personne. On se le dit, les femmes seules, entre nous, avec notre solidarité, il y a une douce ivresse dans notre liberté
Sauf qu’on ne peut pas ignorer ce que l’on ressent, on ne contrôle pas le côté aimant de la vie, il y a des lois – en physique, en chimie, en amour.

Pour l’instant je dois m’occuper des lectures de dimanche, les derniers mails et coups de téléphones, les courses, l’aménagement de la salle. Dam arrive le matin pour installer la sono. Ensuite les poètes, un peu de public, les amis. Captain Sensible est impatiente de le voir. Je ne sais pas s’il viendra mais elle parie qu’elle devinera qui c’est. Je ne lui donne aucune indication physique mais je ne parie pas contre elle, elle a un feeling d’un autre monde et nous aimons les mêmes hommes.

C’est bon de retrouver la poésie, elle a traversé le département avec moi, nous avons franchi les montagnes. Bulle et la Castafiore sont là, Aziza et Clément aussi, il arrive enfin. Captain vient me voir deux minutes après qu’il soit entré :
– C’est Jacques Weber.
Ce n’est même pas une question. C’est vrai qu’il ressemble à l’acteur.

Un peu de la famille : Gainsb a fait le déplacement ; mes amis du sud : Copine est venue, Flore aussi avec Abel le Boss et leur propre poésie, Le Boucher, quelques autres ; la tablée du nord avec La Castafiore qui de temps en temps se lève et déclame ; mes amis poètes, toute la journée des mots qui touchent, les yeux doux de Weber.
Ce moment est comme la jonction entre mes deux vies, entre les deux côtés de la montagne, réunis pas les mots et la poésie – le rosé, aussi, un peu. Je dirais l’ouverture du portail du Royaume.

Pour clore ces jours là, l’usage est de prévoir des spaghettis à la bolognaise qui s’adaptent au nombre imprévisible de convives. Toute le monde reste, ou presque, j’en suis heureuse, je commence à sortir le matériel. Weber se propose pour la cuisine, à son ton et sur le conseil des autres je comprends qu’il est le seul habilité sur le territoire à cuisiner les pâtes – ascendance italienne oblige. J’accumule les informations, il est très fort en pâtes, nul en nettoyage de cuisine.
C’est délicieux, cette tablée, le vin, la poésie, la bolognaise, le cœur fondant. A l’autre bout de la table, Captain Sensible voit la montée d’émotion dans mes yeux, elle lève son verre, trinque de loin – à la vie et son beau cinéma ! dit-elle.
– Pas mieux.

Quelques jours plus tard c’est notre premier rendez-vous.
Disons que nous n’avons pas eu des débuts faciles.
Enfin, oui et non.

Marquer le pas

Il faut tout redécouvrir, réapprendre à être soi avec un autre, partager. On est vite forgée lorsqu’on vit seule, on s’habitue à tout gérer soi-même, y compris les émotions. Et elles ne manquent pas. La nouveauté est d’en parler. On sait bien que lorsqu’on les nomme, les raconte, les émotions prennent avec les mots une autre réalité ; elles s’incarnent mais aussi perdent beaucoup de leur pouvoir de submersion. En pratique, ce sont de longues discussions avec Weber où j’en apprends encore des belles sur moi-même.
Je ne rate pas l’occasion et travaille sur deux ou trois petits chantiers en cours, la patience, le lâcher-prise, par exemple – on ne travaille jamais assez le lâcher-prise.
Quand je me retrouve seule, assise sur les marches de l’Elégante, je visite tous mes compartiments. La bienveillance de Weber assure mes arrières. Elle me permet d’ouvrir quelques portes un peu rouillées, de me confronter à ce qui blesse ou dérange.
C’est naturel que cela transforme d’entrer dans l’intimité d’un autre regard. C’est aussi un travail de ne pas me perdre de vue comme cela a pu arriver dans le passé. Mais l’enseignement semble avoir été retenu. Pas mal d’enseignements semblent avoir été retenus, de part et d’autre.
Ou alors c’est l’amour qui rend les choses fluides autour de lui.
Ce n’est pas la première fois que j’ai cette sensation dans ma vie, celle d’un voile qui se lève. Je connais le challenge d’intégrer une nouvelle prise de conscience, mais cette fois-ci même les fondamentaux sont attaqués.
C’est tout un chemin de me reconnaître.
Je n’ai plus aucun repère. Mon environnement a changé en totalité.
De cause à effet, mon point de vue sur le monde mute.
La vie fait de nous des funambules, l’équilibre est à retrouver à chaque pas.

8 kms séparent le squat de Weber et ma chambre d’étudiante. Il habite dans du provisoire qui dure. Une maison bringuebalante qu’il n’a pas investie – en réalité plus confortable qu’un squat mais elle en a le look. Disons que nous avons tous deux un toit qui n’est pas plus que cela. Il attend son terrain pour construire sa maison, l’espère pour bientôt, garde son enthousiasme bien que cela fasse quelques années que c’est pour bientôt – il a déjà bien travaillé la patience.
Il vient de temps en temps dans ma caravane, mais elle n’est pas faite pour deux personnes – ou alors plus petites.
On s’adapte à nos environnements.
8 kms d’une route que je parcoure à toutes les heures et qui m’enchante à chaque fois. Quittée la départementale, sur la petite route où l’on se croise en se serrant chacun sur le bas-côté, cela commence par l’âne, fidèle au poste. Il paît. Parfois lève la tête, me regarde passer. Au milieu, juste après Joucas, à chaque trajet, le rapace sur le fil ou le poteau électrique, une buse je pense, comme une autre sentinelle. Les noms des lieux que je traverse entraînent dans des contes ou des fables : le hameau de Fontaube, les Dorelys, le château Parrotier.
Puis la falaise, toujours dans un pas de deux avec la lumière.
Le village de Lioux compte environ 250 habitants – on n’est pas obligé de tout fermer à clefs tout le temps. La partie ancienne est accrochée à la falaise, la mairie et une poignée de maisons en pierres. Sur la place, d’où l’on touche presque la falaise, des grandes tablées aux fêtes communes, sous les tilleuls ou le préau. C’est ici qu’a été tourné L’Eté meurtrier, on voit la falaise dans le film, derrière Adjani. Sur la place c’était le garage d’Alain Souchon. Daniels l’aubergiste a une photo de lui bras dessus bras dessous avec Galabru, il paraît que c’était un joyeux drille – ils ont du bien s’entendre. L’autre partie du village s’est posée au soleil, en face de la falaise. La maison de Weber et Bratr est entre les deux. Je m’entends bien avec Bratr, son frère à l’âme slave, je suis comme chez moi avec son humour de l’Est.
Il y a un berger dans le village, il arrive que le troupeau de moutons passe devant la maison – on les entend de loin.

Dans le tourbillon de l’été nous patrouillons le Royaume et ses environs. Nous passons les frontières. J’ai toujours aimé Forcalquier et l’air qu’on respire dans les Alpes-de-Haute-Provence. Je découvre le Ventoux, me souviens de la Drôme. Nous allons jusqu’à la mer.
Weber m’observe. Je vois bien qu’il m’observe. Comme si je passais un oral de transparence. Ça ne peut pas faire de mal. Il le dit souvent, en riant : je ne sais pas qui tu es. Je ne sais pas trop moi-même, mon petit bonhomme.
Il m’entraîne aussi dans des aventures locales, des activités de garçons. Le repas des boules de Roussillon par exemple, joueurs de pétanque et andouillettes, une délicieuse soirée – amicale, reçus comme des princes. Le petit déjeuner à l’auberge de Lioux, un dimanche à 9h, tête de veau sauce gribiche – un pur régal. J’en ai vu d’autres. J’ai déjà fait des repas de chasseurs. Il répond que ça tombe bien, il y en a un prévu en septembre.
Tous les moments ont leur part de magie. Le spectacle de cette émouvante comédienne autour de Barbara, en représentation privée dans la cour d’une maison douce, dans la campagne de Saint Sat’. Le concert de ce bluesman pour dix personnes sur la terrasse de Bulle – après un bon repas, sous un ciel d’aout.
Je l’embarque dans mes lectures poétiques. Il fait la connaissance des collègues et de mon éditeur Le Boucher, le courant passe, j’en suis heureuse. Nous nous retrouvons au festival de Sète, la poésie en pente dans les rues. Des repas de saltimbanques.
Faut dire que lui aussi en a vu d’autres.
Nous traversons la saison, joviaux et débonnaires.

Il y a également les tablées avec les amis – où nous arrivons maintenant ensemble. Autant de romans que j’aurais bien de la peine à imaginer. Je fais la connaissance de ceux qui étaient en Amérique et font partie de la bande. J’apprends l’histoire de Lady S. au fil des repas, elle se fait discrète mais ses connaissances et sa vie sont si riches qu’il faudrait plusieurs tomes. Elle est née sous les ores de la diplomatie internationale, a vécu dans de multiples pays, d’un milieu où l’on fait de longues études et d’improbables rencontres. Sa simplicité la rend encore plus brillante. Sans compter son côté punk – sans le savoir.
Gary, lui, a vécu une grande partie de sa vie en Afrique sous une autre identité.
Il doit en falloir des diners avant d’épuiser toutes les histoires de ces vies intenses. Tout le monde a son lot bien sûr – on le découvre de temps en temps.
Quand le rosé nous chauffe un peu les oreilles, il se peut que Weber s’emporte, ce n’est pas une colère mais plutôt une tribune. Le plus souvent, c’est déclenché par une remarque raciste ou sexiste, ou par une fake news défendue avec mauvaise foi, des faits contestés. On dirait un rituel avec Gary, ils débattent à la méditerranéenne, avec les gestes et à celui qui aura la plus grosse voix. Il voit bien que ça ne me plait pas, il sait que je milite pour la légalisation de la douceur (elle semble hors la loi sur tous les fronts), mais on est comme on est – et je préfère ça. Et puis c’est un peu comme du théâtre, avec de longues phrases bien construites, un joli vocabulaire. Du théâtre dans la forme mais pas dans le fond, les arguments viennent de loin. Lorsque je lui fais remarquer que cela ne sert à rien, que personne ne change d’avis, il dit que c’est du respect de soi et de l’autre de ne pas laisser dire sans réagir.
Rien à répliquer.

Un soir, je regarde ainsi la tablée, la dizaine d’amis, presque tous du premier dimanche. Je crois que si l’on faisait le tour, tous les votes politiques seraient représentés, peut-être même ceux dont on ne prononce pas le nom. Je me rends compte à quel point je m’étais enfermée. L’esprit devient paresseux et un peu trop sûr de ses conclusions à ne fréquenter que ceux qui vous renforcent dans vos convictions. Tout à coup des fossés que je voyais infranchissables disparaissent, mon horizon s’étend. J’ai l’impression de sortir d’une secte. Une secte à l’intérieur de ma tête. A rire ainsi, boire, manger, festoyer, partager des confidences, avec des personnes à qui me relie le seul fait de l’humanité et du plaisir de vivre, j’intègre que dans le concept de vivre ensemble, l’ensemble n’est pas celui des autres comme soi.
Je me suis mise en marge pour fuir le formatage et en fait la marginalité m’a formatée. J’ai des pensées réflexes. Des indignations convenues. Des combats obsolètes.
Ce n’est pas seulement la fréquentation des amis divers qui alimente ma réflexion, ce sont aussi les conversations avec Weber. Comme celles avec Le Fils aîné, ils savent tous deux faire la part des choses.
Sans maison, sans boulot, heureuse et troublée comme jamais, j’ai pourtant le sentiment de rejoindre les autres. Moi aussi je peux faire la part des choses, me rendre compte qu’elles ne sont pas aussi simples que je le pensais, ni aussi manichéennes que je les avais construites.
Je ris toute seule à cause d’une pensée filante, le souvenir (on se demande bien où tout cela est rangé) d’une chanson de Tino Rossi : La vie commence à soixante ans.
Je me rejoins au présent, pas dans un idéal, pas dans un absolu, pas dans une projection, mais dans le monde tel quel. Au premier degré.
L’atterrissage n’est pas sans secousses.
Mon esprit déstabilisé produit quelques bugs.
Dont un radiophonique.

Faux pas

En plus de l’amitié, quand je parle du Boucher du Luberon, je l’appelle mon éditeur. Il a publié un de mes recueils de poésie, et deux autres sont à venir. Cela fait plusieurs années que nous traînons nos guêtres ensemble dans le microcosme de la poésie. Je le souhaite à tout le monde – enfin, ceux que ça intéresse – un éditeur pareil. Qui s’attache à chacune de vos virgules, pinaille sur les mots, contrôle tous les détails du livre puis parcourt la France et ses environs pour le vendre. Dommage qu’il ne lise pas de romans. C’est un personnage, insupportable et charmant. Un fou, un poète, un clochard céleste, un généreux. Bref, cela fait quelques mois qu’il a publié On ne connaît jamais la distance exacte entre soi et la rive, il me trouve encore des lectures et même une radio. Une interview à Radio Libertaire dans une émission qui s’appelle Femmes libres. Je suis ravie et détendue, je me sens en famille.
Cerise sur l’ego, cela me fait passer quelques jours à Paname avec Frangine.
Je suis contente de quitter le Royaume, me remettre un peu de mes émotions. Et puis c’est un repère pour moi, la maison et le quartier de Frangine – retrouver quelque chose de familier. Un repaire aussi. Je ne réalise pas que je laisse déjà dans le Luberon une partie de moi. Weber me manque dès la première nuit. Frangine se moque de moi.
Moi aussi je me moque de moi, je reconnais ce sourire béat.
Je crois que je l’ai gardé tout le long de l’émission de radio.

Je n’ai jamais osé réécouter cette émission, je me suis rarement sentie aussi minable. On ne s’y habitue pas, mais ce sont des choses qui arrivent. J’ai l’impression de n’avoir dit que des bêtises, des choses superficielles, je n’ai même pas mentionné l’un des sujets importants de mes poèmes. C’en était pourtant l’occasion. A aucun moment n’a été prononcé les mots de femme fontaine. Dans une émission qui s’appelle Femmes libres ! Je n’en suis pas fière. Je ne peux même pas expliquer ce qui s’est passé, j’ai l’impression que ce n’était pas moi qui était là. Je crois que ça s’appelle le trac, il peut être insurmontable – il vrille le cerveau.
J’ai vraiment un problème à l’oral.
Je me souviens de mes premières lectures tout aussi catastrophiques. Je me faisais pitié. Je lisais et j’étais en même temps dans le public à regarder cette pauvre femme lire ses pauvres poèmes sur une pauvre feuille que ses mains faisaient trembler. Je lisais et je m’enfonçais petit à petit. Je finissais en apnée.
Pour cette émission, à l’aller j’en fais grande publicité sur tous les réseaux, au retour je fais tanière – je ne veux en parler avec personne. Silence radio.
On se prend des claques parfois.
Je sors de là en grande interrogation – dans quelle mesure parler du livre fait partie du livre ? Et déçue de moi-même. Pas la plus agréable des sensations. Ce n’était tout de même pas la mer à boire. Cette blessure n’est peut-être que d’amour propre, mais elle meurtrit pareil.
Frangine me console avec un de ses petits plat et une belle soirée de bavardages, Weber me fait rire au téléphone.
Je me souviens d’une autre émission de radio, à Marseille, il y a très longtemps. En écoutant la cassette enregistrée je m’entends dire avec naturel et sans m’en rendre compte : ce que vous pensez, ce que vous disez
La honte est toujours sur mon front.

Ça fait longtemps que je ne suis pas venue à Paname. Les dernières fois, j’y venais le cœur lourd. Avec un peu de distance, j’ai l’impression que certaines blessures du coeur ont également beaucoup à voir avec l’amour propre. La ville me parle autrement, elle me parle meilleure. En tout cas dans ma petite histoire, elle n’abrite plus de fantômes. Pour le reste, ce qui blesse ne s’est pas arrangé. Des enfants couchés sur le trottoir. Il faudrait commencer par ça, tous s’y mettre – personne ne devrait dormir dans la rue.
Je me nourris de tout, le monde, le bruit, l’état des lieux, les lumières de la ville.
Je me sens bien chez Frangine, dans sa chaleur rêveuse. On se parle longtemps, on se tait beaucoup.
Weber a vécu longtemps à Paname, c’est avec lui que j’aimerais y marcher. Il a aussi plus d’une vie dans son histoire, et il en a la mémoire. Moi j’oublie tout, les souvenirs remontent de temps en temps, à l’occasion d’un parfum, un mot, une musique, une ambiance, mais ils repartent aussitôt dans les limbes. Il faudrait tout écrire sur l’instant. Weber lui, se rappelle, il me raconte son livre, par fragments. Il est passionnant. Découvrir la vie d’un autre. Je l’écrirai un jour son livre, les plages de Carthage, les Jésuites, et puis Paris, Sault, Rome, les bals à l’ambassade comme le verglas dans la salle de bains, l’arrivée de son fils – De Niro. Je ne sais pas écrire les livres des autres, mais pour le sien, je saurai. En tout cas, Paname me cause de lui.
De moi aussi. Toutes mes époques ont eu un pied à Paris. A chaque séjour, j’y croise ma jeunesse. Échevelée, écervelée.
Avec Frangine, il nous arrive bien sûr de visiter nos souvenirs – nous en avons pléthore en commun, mais la plupart du temps nous préférons refaire le monde. Comme des petites filles. Nous le peignons aux couleurs de l’arc-en-ciel, y réintroduisons des espèces disparues, y compris des licornes. Nous sauvons la planète à coups de grandes utopies. Une fois que c’est fait, j’essaye ma nouvelle façon de voir les choses, partir de ce qui est. Quand je dis à Frangine que tout de même tout cela tient à peu près debout, elle me fait la liste de tout ce qui cloche. Nous rigolons de nos dialogues de sourdes. C’est pareil quand je me demande comment elle peut vivre dans ce brouhaha incessant, elle ne comprend pas que l’on puisse habiter si peu de monde au kilomètre carré. C’est un bon sujet de conversation l’anonymat des villes. Mille façons de le vivre. Pour Frangine, il fait partie de sa protection. J’adore sortir avec elle, gouailleuse, elle parle à tout le monde, tente toujours de dérider le bougon. On traverse Paris pour le plaisir de marcher ensemble, prendre le temps de la beauté des pierres, se rappeler que nous avons été légères et court vêtues, se moquer de tout.
Depuis deux ou trois ans, Frangine étudie le shiatsu, elle commence à cerner le sujet. Je m’allonge sur sa table à masser grand standing. Elle me malmène dans tous les sens puis diagnostique un bon état général. No stress dans mon corps. Je dors bien cette nuit-là, à cause du massage ou peut-être parce que je suis heureuse de prendre le train le lendemain, de rentrer au Royaume. L’émission de radio Libertaire est comme un caillou dans ma chaussure, mais je sais qu’il finira par se dissoudre, par devenir sable emporté par le Mistral.

Je retourne dans le Luberon, sous le bleu, et dans les bras de Weber. Le paisible Royaume, ses champs et contre-champs, ses plans larges, son air léger.
Weber vient me chercher à la gare, cela faisait longtemps que je n’avais pas connu cette sensation de rentrer à la maison. Alors que je n’ai même pas de maison.

Il vient me chercher à Cavaillon. Sur la route, je m’emplis de l’horizon. Nous partons directement à une invitation du côté de mon histoire. L’ami a écrit un bon roman, il est publié chez Gallimard, nous sommes invités à la fête. C’est un joyeux évènement. Je travaille sur le petit pincement d’envie, transformer amertume en motivation, et je me réjouis sincèrement pour l’ami.
Pour tout le monde, d’une façon ou d’une autre, rien n’est vraiment facile. Et bravo à ceux qui savent un peu se dépatouiller dans ce grand bordel.
Ce qui n’est pas tout à fait mon cas, aucune avancée sur mes projets.
Il va bien me falloir un toit pourtant.

Pas de porte

Au Royaume, chaque saison a son propre rythme et sa propre économie. L’été, tout le monde travaille. C’est le temps fort du quartier, il change de visage, de densité humaine, tous les commerces sont ouverts, personne n’épargne ses heures. L’argent fait ce pourquoi il est fait, comme les touristes, il circule.
Il circule également beaucoup de préjugés, sur les habitants du Royaume. Lorsque l’on dit qu’on habite Gordes, c’est étrange mais humain semble-t-il – souvent inconscient, la plupart des gens en concluent que vous êtes riches. Comme s’il s’agissait d’un ghetto, comme s’il ne pouvait y habiter d’autres personnes. Le plus étrange est la façon dont on vous parle, elle change parce qu’on vous pense aisés. Drôle d’expérience de se voir coller une étiquette, surtout quand elle est tellement loin de soi. Cela donne matière à réflexion. J’observe que je précise vite que j’habite, certes Gordes, mais dans une caravane, avec trois fois rien. Je ne sais pas si je veux seulement rétablir la vérité – mon objectif étant d’atteindre déjà le seuil de pauvreté, ou si j’ai peur qu’on me prenne pour l’une de ceux qui en ce moment canalisent pas mal de haines et sont, geste à connotation, beaucoup montrés du doigt. Même si le mot est un peu fort, qu’il peut désigner quelque chose de bien plus terrible, je ressens cela comme une forme de racisme ; le plus douloureux est de prendre conscience que j’y ai contribué. Il m’est arrivé de stigmatiser les riches comme je n’aimerais pas du tout que l’on me stigmatise parce que je suis pauvre.
Peut-être est-ce ce fait que l’on me regarde parfois comme si j’étais l’une de ces personnes fortunées, ou alors à force d’en croiser des vraies dans tous les lieux de vie du quartier, peut-être est-ce aussi d’avoir réfléchi un peu plus loin que le bout de ma propre situation, en tout cas je ressens les choses différemment, et plus de colère, elle est tombée comme ça, sans prévenir, avec la mue. A l’analyse, on ne trouve jamais de belles choses dans la colère. Comment serais-je si je gagnais au loto ? Quelle conscience aurais-je de la justice sociale si j’étais née dans une famille nantie ? Comment verrais-je les choses si l’une de ces incroyables demeures du Royaume m’appartenait ? Si j’avais écrit Harry Potter (ma version préférée de la richesse) ? On a beau l’enfoncer, c’est une porte qui ne semble pas si ouverte que ça, cette évidence qu’il y a la même proportion de salauds, d’idiots, de belles personnes, chez les riches ou chez les Juifs, les Arabes, les pauvres, les femmes, les chargés de mission, les noirs, les blancs, les prolétaires de tous les pays, les gays, les réfugiés,… et tous les autres. Et tous nous autres.
Cela laisse un vide une colère qui tombe, c’est une partie de soi qui disparaît, une pierre de l’édifice qui se volatilise, il faut un peu de temps pour rééquilibrer le tout.
Je suis pour partager les responsabilités. Je prends ma part.
Comme dit un ami virtuel : Tout le monde croit qu’il est le peuple alors que le peuple c’est tout le monde.
Tout le monde, ce sont aussi ces deux cents personnes, à la fête du village de Lioux. Je garde la photo de cette immense table dressée sur l’herbe, devant le château Parrotier – propriété inhabitée du richissime Mr C. (qui semble vouloir acheter tout le Royaume, on ne sait pas pourquoi). Il y a autour de la table des personnes qui pourraient également acheter le château et une partie du quartier.
A la lumière des lampions, rien ne les distingue des autres.

Les rares qui ne travaillent pas l’été reçoivent familles ou amis. Pour dire que tout le monde est occupé. On se retrouve aux fêtes ou aux soirées. De temps en temps sans se concerter, à l’occasion d’un concert à l’auberge de Daniels par exemple, toute la bande coïncide et c’est parti pour les tournées de rosé.
Aux tablées des amis, ce qui se partage aussi c’est la liberté. Tout le monde a suffisamment roulé sa bosse pour savoir que chacun porte sa croix, que chacun est à la fois unique et comme tout le monde. Tous se montrent comme ils sont. Rien de plus et rien de moins. La Castafiore se met tout à coup à chanter – ce peut-être Carmen comme Bali Balo, cela ne surprend ni ne dérange personne. Pas plus que Gary qui reçoit à intervalles réguliers des appels de Baccall, il parle deux secondes dans sa barbe, pousse un coup de gueule, raccroche, elle rappelle, il décroche, ils s’engueulent à nouveau. Cela fait simplement partie de lui. Comme Clément s’endort après le café, Bulle qui finit toujours par jouer quelque chose au piano, Lady S. vous embarquant au 12ème siècle, Bratr expliquant la théorie des cordes.

Quand la chaleur commence à se calmer, que les touristes deviennent moins nombreux, les amis redeviennent disponibles.
Bulle fait visiter les alentours aux cars de touristes, sa saison se termine plus tard, à la fin de l’automne. De temps en temps, elle nous raconte son boulot – un bus de voyageurs peut être un univers à part entière. Tout intéresse Bulle, elle nous fait part de ce qu’elle apprend sur l’Auvergne après le passage d’un bus d’Auvergnats, sur le trafic ferroviaire après celui d’un car de retraités de la SNCF. La Castafiore est cuisinière à la résidence secondaire d’une famille de grands patrons, elle y habite toute l’année, prête à se mettre aux fourneaux dès qu’ils arrivent – deux ou trois fois par an. On ne la voit plus du tout quand ils sont là, elle est derrière son piano et invente des merveilles. Je le sais parce qu’au cours de l’année, elle nous fait tester les plats qu’elle imagine. C’est une affaire sérieuse. Les patrons sont repartis, laissant libre la piscine. Lady S. qui a déménagé au début de l’été dans sa petite maison pour louer la grande, retrouve également son espace. Je fais connaissance de La Nine, chef d’un restaurant aux Beaumettes. La saison sur sa fin, elle peut enfin rejoindre nos tablées. Son livre est celui de cette terre, sa famille habite le coin depuis au moins quatre siècles. On comprend bien que depuis tout ce temps pas un n’ait eu envie de quitter le quartier.
Avec La Nine, Bulle et La Castafiore, nous allons de temps en temps passer l’après-midi à marcher dans la campagne. La Nine connaît chaque sentier du Royaume, elle les partage, généreuse. Elle nous fait découvrir les trésors cachés – ou pas, des panoramas cinématographiques, une tombe gauloise, une chapelle perdue, le jardin du Facteur Cheval local, on traverse la forêt des cèdres, on longe le mur de la peste,… Elle nous apprend aussi le truc pour distinguer le cade du genévrier, ou l’histoire du village que l’on surplombe. C’est, pour moi, comme si le quartier ouvrait ses petites portes, et son coeur. Elle n’est pas native d’ici, mais Bulle, toujours curieuse, en connaît aussi un rayon sur le coin. Me balader avec elles deux, et La Castafiore habillée tout de rose, est à chaque fois un moment où je recharge les batteries de la poésie. Je m’amuse à entendre parler de gens que je ne connais pas, elles ont toujours une connaissance qui habite pas loin d’un chemin où l’on passe, j’apprends ainsi que Jésus était maçon et très gentil mais maintenant il est mort.
On ne sait pas qui habite sa maison.

L’automne arrive, je prépare la caravane pour l’hiver. Gary connaît toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un qui a ce que vous voulez, pour moi ce sera des bottes de paille. Pour isoler la caravane du sol. Weber m’offre la bâche qu’il faut. Je remplace le ventilateur par le chauffage, coupe un rideau épais pour la porte, fais le compte des couvertures.
Clément n’y peut rien mais le dossier n’avance pas. En fait tous ces bâtiments ne sont pas tout à fait à lui, mais à une société familiale, ce qui complique beaucoup les choses. Sans compter les informations que je glane sur l’histoire de ce toit en amiante, il ne peut être traité que par un spécialiste agrée, au tarif horaire hors de ma bourse. Je commence à penser à un plan B.
Disons, à penser qu’il faudrait penser à un plan B.
Mais je n’en prends pas encore le temps, chaque jour requiert toute mon attention.
Et puis je vois l’idée germer dans l’esprit de Weber.
Je la vois germer parce qu’elle traverse aussi le mien.

A suivre (ou pas)