Chapitre 1

 

Elle a débouché du coin à l’ouest, elle marche d’une foulée ferme et légère, on dirait qu’elle ne veut pas faire de bruit mais ancrer chacun de ses pas dans le sol. Elle se déplace loin des réverbères, elle n’est qu’une ombre, floue dans la nuit. On devine à peine qu’il s’agit d’une femme. Elle porte un imperméable sombre, un chapeau lui cache le visage. Elle arrive devant l’entrée de l’allée B de la résidence Marcel Carné au moment où il pose le pied sur le trottoir. Courtois, il s’arrête pour la laisser passer.
Mais elle ne passe pas.
Elle se retourne brusquement. Et se campe face à lui. Elle sort d’une poche de son imperméable un objet, immédiatement identifié malgré la panique qui lui frappe le ventre. Il est pétrifié, elle ne dit rien. D’une main elle braque son arme sur lui, de l’autre elle fait signe de lui donner la sacoche qu’il porte. On dirait la scène d’un film muet. Il cherche ses yeux, mais son regard s’égare dans son propre reflet : l’image de son visage ahuri dans les lunettes miroirs. Même si le temps s’est étonnement ralenti il n’hésite pas une éternité, juste le temps de voir la femme impassible compter sur ses doigts, lui brandir sous le nez son pouce levé, puis l’index. Il ne remarque même pas que ses mains sont gantées, il ne veut pas savoir ce qui se passerait si elle allait jusqu’au majeur. Elle est beaucoup trop calme alors qu’il sent chacune de ses cellules trembler. Curieusement il ne pense à rien, il se sent au milieu de nulle part, dans une espèce de vide spatio-temporel, il lui tend la sacoche. Les mots viennent doucement, tandis que la femme s’éloigne en courant, se retournant de temps en temps. Stupéfait il la regarde disparaître à l’autre coin de la rue, tandis que les mots se précisent dans son cerveau bloqué :
– Cette pute vient de me braquer !
Le froid de la nuit sur l’humidité de son entrejambe conforte les faits.

Le ciel est clair, la lune y décroît en toute discrétion. Au loin, les lueurs d’un village avalent les étoiles.
Perçant l’obscurité, au bout d’un chemin gardé par des chênes et des genêts, des rais de lumière s’échappent des fenêtres masquées d’un mobil home isolé.
Il est planté face aux vignes et adossé à une forêt de pins. A côté, les restes d’un feu rougeoient dans un foyer bordé de pierres. Les flammes mourantes dansent pour un seul spectateur : un ours en peluche oublié, assis sur l’une des banquettes de voiture posées en cercle à même le sol.
Un chat noir corbeau veille sous le mobil home – deux fentes jaunes.

La chambre est exigüe, le mobilier rudimentaire, mais on ne peut s’y tromper, c’est une chambre de femme. Les indices pourraient en être ce camaïeu de roses, fushias et mauves, les tapis et tentures. Ou peut-être la photo d’une sculpture, une forme ronde, primitive, portant un enfant dans les bras. Ou encore la guirlande de roses rouges en plastique, les bougies, une nuisette ivoire abandonnée sur le lit…
On remarque aussi des piles de livres, éparses et branlantes. La chambre d’une femme qui lit – les plus dangereuses dit un proverbe.

Angèle ouvre une armoire, en sort un cintre sur lequel elle range son imperméable. Elle pose la perruque dans une boîte à chaussures, y glisse l’arme, les gants, les lunettes, cache le tout au fond de l’armoire.
Assise en tailleur sur le lit, Lucille, aussi blonde qu’Angèle est brune, aussi menue qu’Angèle est plantureuse, aussi sportive que son amie ne l’est pas, l’observe et râle. Dans leur duo – éprouvé, c’est elle la râleuse :
– On n’avait pas dit que tu me prévenais au moins deux jours avant, quand il faut garder les mômes ?
Angèle est la blanche colombe que la bave du crapaud n’atteint pas, elle choisit ses mots et les questions auxquelles elle répond. Pour l’instant ne prêtant aucune attention aux reproches de Lucille, elle pose un genou sur le lit, cale des coussins contre la paroi du mobil home et s’assied dans un soupir jouisseur.
Puis elle sort du tiroir de la table de nuit deux cigares, deux Edmundo de Montecristo, fabriqués à Cuba et tombés du camion entre La Havane et Tuisper.
Les deux jeunes femmes, concentrées, avec des gestes rôdés, et dans un ensemble synchronisé, hument leurs cigares, les font rouler à la flamme d’un briquet à gaz, les allument à petites bouffées.
Angèle en vient aux récriminations de son amie,
– Oui, c’est ce que nous avons toujours dit Lucille – deux jours avant. Mais je n’ai pas eu le choix, l’information est arrivée hier et l’argent ne circulait qu’aujourd’hui. J’ai à peine eu le temps de m’organiser, à peine celui de me renseigner sur le type en question. Cela noté, j’ai vite appris qu’il méritait tout à fait que je le dépouillasse. Je te promets, un beau spécimen de progéniture de péripatéticienne ! Désolée.
Lucille chasse la fumée d’un geste de la main,
– Ce n’est rien, c’est juste que si l’on se donne des règles, c’est pour les suivre.
– Certes, mais d’un autre côté, il est de notoriété publique que les règles doivent être enfreintes pour que le monde avance. Il a besoin de Jonathan Livingston le goéland.
Lucille sourit,
– Je ne veux pas en faire un débat philosophique, le monde fait comme il veut. La prochaine fois, je voudrais seulement être prévenue plus tôt. Tout s’est bien passé ?
– N’en fais pas non plus une expulsion nerveuse, tu as toujours été prévenue à temps, sauf deux fois en dix ans ! Cela s’est passé le mieux du monde.
Un oiseau de nuit hulule derrière le mobil home, les deux fentes jaunes tournent autour du chêne dans lequel il niche.
Les jeunes femmes tirent en même temps sur leurs cigares, en apprécient les saveurs, les paupières mi-closes. Leurs regards accompagnent les volutes de fumée. Angèle, bouche ouverte tente d’en faire des ronds.

C’est toujours Lucille qui rompt le silence, c’est elle qu’il dérange :
– Il a pissé dans son falz ?
Angèle, après un ultime essai tout aussi infructueux, laisse tomber les ronds de fumée et l’implacable vérité:
– Bien sûr. Ils le font tous.
Elles tirent une bouffée.
– C’est dégueu, mais je suppose que j’en ferais autant avec une arme braquée sur moi !
Elles soufflent la fumée.
– Ce n’est jamais qu’un pistolet d’alarme !
– Tu as de la chance qu’ils ne le remarquent pas, le jour où tu tombes sur un connaisseur…
Angèle hausse les épaules :
– Ils sont trop surpris, ils vivent dans un monde éminemment prévisible qui soudain dérape, ils sont terrifiés, paralysés. Ce pourrait être un pistolet à eau jaune fluo, ils se liquéfieraient pareillement.
Elles jouent toutes les deux à souffler la fumée des cigares le plus loin possible. Angèle poursuit :
– Cela dit, il devient vital de réfléchir à autre chose. En toute honnêteté, je suis lasse de leurs mines ahuries, de leurs trois francs six sous, de leur odeur d’urine.
– Je sais Sista, cela fait un moment que tu en parles. Mais que veux-tu faire ? Un bilan de compétences ?