Avec ma collègue Isabelle Flaten, dont l’écriture et l’œuvre me touchent cash,
nous nous sommes aperçues que nous avions écrit un texte sur le même thème.
Elle trouve le mien plus poète, je trouve le sien plus profond.
En tout cas, le sujet est là.

 

Lorsqu’elle était jeune, sortir dans la rue était une épreuve. Aussitôt un pied dehors, elle se préparait à affronter un territoire hostile et enfilait sa carapace. Le dos raide, l’œil à l’affût, elle allait là où elle devait, sans espoir de marcher en paix. En cas de travaux elle changeait de trottoir. Sinon à tous les coups, c’était sa fête. Un passage obligé sous les sifflets ou autres commentaires salaces concernant ses fesses et sa blondeur. Sa silhouette n’avait rien de remarquable, mais elle ne passait jamais inaperçue. Il lui suffisait d’être une fille. Elle les voyait arriver de loin, à trois ou quatre, décidés à la cuisiner, à lui coller aux trousses jusqu’à ce qu’elle accepte de boire un verre avec eux, il était difficile de s’en dépatouiller, il fallait ruser, inventer un bobard, les dégoûter. Sauf qu’ils étaient tenaces, forts d’être plusieurs, aussi était-elle la plupart du temps obligée de forcer le passage et dans son dos alors ils crachaient des insultes. Quand un homme était seul, il se contentait d’un regard appuyé, de haut jusqu’en bas, avec arrêt sur ses seins, ce n’était pas méchant et pourtant ça faisait mal. Dans le métro, tout était permis, c’était si facile de tâter la marchandise, il suffisait d’avoir la main baladeuse, sournoisement glissée sous sa jupe, l’air de rien, comme par distraction, ou encore la cuisse frottée à son pantalon comme par inadvertance, parfois ça pinçait un peu, ça pressait plus fort, et il fallait trouver refuge ailleurs. Pourtant elle était prudente, prenait garde de ne pas s’asseoir n’importe où, de préférence à côté d’un père de famille ou entre femmes, et debout elle se tenait éloignée des animaux mais ils avaient l’œil aiguisé et le déplacement agile. Dans le train c’était pire, il lui arrivait de devoir partager le wagon avec un régiment de bidasses en rut et pas moyen de leur échapper, pas même avec le nez dans un livre ou avec une tête d’enterrement. D’autant moins qu’ils ne lui voulaient que du bien, la consoler, la distraire, la faire rire… Partout ils étaient là à guetter leur proie. A force elle avait acquis de l’expérience et parvenait à faire comme si elle n’existait pas, se dissimulant sous un air revêche, sans un regard pour personne, l’allure décidée de celle à qui on ne la fera pas, plus jamais. Mais c’était épuisant. Puis elle a vieilli, il lui arrivait de traverser un quartier sans encombre, sans l’esquisse d’une remarque sur son chemin, et la balade était belle. Enfin un beau jour, la rue toute entière lui a appartenu. Forte d’être devenue invisible, elle est désormais libre d’aller et venir comme bon lui semble, petite ombre grise parmi les hommes.

Isabelle Flaten in Ainsi sont-ils – Editions Le Réalgar

*

Le hasard des choses comme elles vont fait que je marche un bon moment dans la ville accompagnée de cette grande blonde de vingt-cinq ans, toute en jambes. Elle porte avec elle aussi sa vive intelligence mais ce n’est pas ce qu’ils voient ou en tout cas pas ce qu’ils regardent.
J’avais oublié. J’avais oublié cette pression d’être sans cesse scrutée, pour ne pas dire déshabillée. Elle cesse aux alentours de la cinquantaine. Certaines le prennent mal, d’autres, dont je fais partie, comme une libération, une légèreté soudain retrouvée.
C’était comme un poids dont je prenais conscience au moment où on me le retirait.
Depuis, j’avais oublié. Je vaque librement maintenant, les regards sont d’une autre teneur. J’ai vite oublié ces murmures sur le passage, ces convoitises dans les pupilles, ces pesanteurs que l’on sent dans le dos.
Je revois tout à nouveau, une madeleine qui prend un autre goût depuis ces paroles exprimées, depuis que les femmes nomment ce qu’elles subissent. Mais comment nommer ces regards ? Personne ne la harcèle, elle devrait certainement s’estimer heureuse, ils ne disent rien, chacun reste à sa place, certains ont l’œil salace mais personne n’adresse la parole à la belle blonde.
C’est l’accumulation, pas un seul qui ne la dévisage pas. Je la vois se contracter, revêtir son armure, comme nous l’avons toutes fait.
J’avais oublié la guerrière qu’il faut être, jeune femme dans la rue.

Hélène Dassavray – Inédit