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Pas de quoi

Théo nous attend à Strasbourg. Weber et moi faisons la route sous cette pluie battante que nous traitons désormais avec désinvolture. C’est comme une petite malédiction sur nos têtes, dont nous plaisantons dans la voiture – au rythme des essuie-glaces.
J’ai aussi quelques souvenirs dans cette plaine d’Alsace. Quand j’habitais Mulhouse, nous allions prendre l’air, ou des acides, dans le Sundgau ou par ici – du côté du Bollenberg. C’est dommage, la pluie empêche la beauté que j’aimerais montrer à Weber.
Reste la beauté de la pluie.
Comme lorsque nous avons traversé le Doubs et le Territoire de Belfort, même sous le déluge, ces paysages sont les miens. Ils sont intégrés à mon corps, ces quelques vies d’avant qui génèrent toutes celles d’après. Si je devais quitter la Provence, c’est la lumière qui me manquerait, peut-être même me manquait-elle déjà, mais j’ai grandi avec celle d’ici, j’en reconnais chaque nuance.
Vu du Sud, cela pourrait sembler seulement grisaille et précipitations. Mais ce n’est pas si brutal, le gris peut être proche du bleu, du blanc, du noir. Il peut laisser passer rayons du soleil ou annoncer la neige. Il est parfois orage rentré, lourd aux épaules de chacun, ou traversé d’éclairs, puissance et fascination. Les nuages racontent des histoires à l’infini. Le vent balaie devant les portes, emporte au loin, apporte de loin.
Au moins une constante dans ma vie – j’ai toujours habité des pays de vents.
J’en ai même la rose tatouée sur l’épaule.

En route, on reçoit par Whatsapp sur le groupe que nous formons avec la bande du Royaume, une vidéo de La Castafiore avec sa petite fille à Paris. Les autres sont toujours pleins de surprises. On dirait une autre Castafiore, toute douce, apaisée, qui apprend à la pitchoune la pâte à crêpes. L’image est cinématographique, La Castafiore vêtue de rose, une couronne de fleurs dans ses cheveux, affectueuse et attentive à la petite blonde. Elles cassent ensemble les œufs sur le bord du saladier, la gamine mélange la pâte en se léchant les doigts. Même dans ses gestes, La Castafiore est différente.
Personne n’est fait d’un bloc ni a une seule corde à son arc. Toujours au nom de la transparence Weber me demande si moi aussi j’ai des faces cachées que je ne lui ai jamais montrées. Je ne sais pas répondre à cette question. Nous sommes tels que nous sommes, et en toute logique dépendants du contexte. Il ne peut pas savoir que sans témoins, avec Frangine, on se parle en raccourcis parce qu’on se connaît comme des vraies sœurs. Il ne m’a jamais vu non plus discuter architecture MVC en PHP avec des collègues du web. Comme personne ne sait qui danse seule dans sa caravane. C’est évident que La Castafiore ne chante pas le curé de Camaret à sa petite fille. Quoique je ne parie pas qu’elle ne lui apprenne un jour.
Nous sommes qui nous sommes mais tout change, toujours, tout le temps, et nous avec.
Par exemple, devenir grands-parents semble un sacré phénomène. Pour le plaisir, sans qu’elles le sachent, je joue avec les amies mamies. Je glisse dans la conversation le nom de leur petit enfant pour les voir instantanément sourire, s’épanouir comme des jeunes filles.
Je rigole en douce.
Je rigole aussi de nous voir à des âges de grands-parents, nous qui venons à peine d’arriver.

Je raconte à Weber ce que je sais du livre de Théo. Il ne manque pas non plus de rebondissements, beaucoup d’aventures dans son parcours, et d’étranges hasards. Rien que la version amoureuse est notable, elle se résume en trois lignes et un seul nom mais on voit bien que c’est tout un roman.
Trois hommes comptent dans la vie de Théo, elle a rencontré le premier quand elle avait quinze ou seize ans. C’était un ami, j’ai donc rencontré Théo au même moment, j’avais vingt ans. Oui, cela ne fait pas loin d’une quarantaine d’années, comme avec Tonton Reporter. Ce n’est pas de l’amitié de supermarché.
On s’est vu gambader, on se regarde blanchir.
Donc elle rencontre cet ami, ils s’aiment pendant plus de trente ans, un bel amour où chacun est resté lui-même, simplement enrichi de l’autre, mais où le bloc qu’ils formaient ensemble semblait indestructible (leur fille, en s’amusant, se plaint de ses parents, trop gais et trop amoureux). Jusqu’à ce qu’il meure, dans ses bras. Au tiers de leur parcours, elle l’a quitté un an, pendant ce court laps de temps elle s’est mariée avec le deuxième homme. Qui est vite retourné aux oubliettes. Quand son amour est parti, elle a passé des sales moments. Mais il avait laissé cet appétit de la vie qu’ils partageaient. Elle a donc rencontré le troisième homme avec qui elle vit et dont je vais faire connaissance. Nous allons faire mutuellement connaissance de nos amoureux.
Ce qui est étrange dans l’histoire de Théo, c’est que ses trois hommes portent le même prénom.
Ce qui surprend aussi dans son livre c’est le nombre de domaines qu’elle maîtrise. Elle a créé en codage dur le beau site de son premier homme qui était photographe. Elle m’a appris à mettre dehors en douceur un toxico ou un mec saoul quand je tenais un bar et qu’elle bossait dans un centre pour toxicomanes de médecins sans frontière. On échange sur la politique dont elle connait les arcanes après un passage à l’organisation de l’agenda d’un parlementaire. C’est elle que j’appelais quand je m’occupais de manifestations culturelles et qu’elle venait de finir un master dans le domaine. Elle a également fait dans l’édition un séjour couronné de succès. Le livre de Théo a de trop nombreux décors, je suis sûre d’en oublier.

Nous sommes accueillis avec chaleur et une délicieuse choucroute faite maison. Nos amoureux trouvent des terrains communs, ils ont habité Paris à la même époque, ils chérissent la mer, s’y connaissent en bateaux.
Théo et moi avons toujours mille choses à nous dire. Tous ces mois où elle a accompagné son numéro un pour la dernière aventure, on s’appelait souvent. Je me suis sentie avec eux malgré la distance. Elle parle de la mort comme une vieille connaissance, elle l’a vue arriver, a vécu avec elle, si proche, si présente. Son regard a changé, il est devenu à la fois plus sombre et plus léger. C’est le crédo de Théo, la légèreté. Cela n’empêche rien mais c’est une bonne philosophie, un vrai but de vie.
Nous nous sommes vues souvent quand elle est devenue veuve. Cela aussi c’est encore tout un monde. Nous nous arrangions pour passer du temps ensemble au moins deux fois par an. Nous parlions pendant des heures, absolument de tout. C’est drôle de nous voir là, quatre à table, chacune au début d’un amour.
Heureuses. Différentes.

Nous envoyons sur le groupe Whatsapp des amis, un selfie de Weber et moi devant la cathédrale de Strasbourg, effleurés d’une simple bruine. Lady S., depuis Gordes, nous invite aussitôt à aller voir le portail sud. Elle la connaît par cœur, comme toutes les cathédrales de France, de Navarre et des alentours.
Après avoir traversé le pont pour se rendre en Allemagne, passé devant le parlement européen, puis déambulé dans les ruelles de Strasbourg et de la Petite France, ravivant des souvenirs, en imprégnant d’autres, nous prenons au matin, bien sûr sous la pluie, la route du Royaume.

J’aime bien comme fait Weber. Il pose le contexte, décrit la situation telle qu’elle est, et ensuite dit ce qu’il a à dire. J’ai réappris à son contact à vérifier l’environnement de ce que je pense, ça remue quelques certitudes. Je n’ai pas sa science de l’Histoire, mais j’ai bien compris que les situations, les évènements, les personnes, sont bien plus complexes qu’il n’y parait. Bref, sur la route du retour, Weber dresse le tableau de ma situation : trouver un toit, l’achat d’une partie de la galerie visiblement compromis et de toute façon très aventureux, pas vraiment de plan B, mais – il l’espère – un désir de rester dans le Royaume, petit budget – ces deux dernières constatations semblant à première vue on ne peut plus antinomiques. Il a fait le tour complet, je ne peux qu’acquiescer. Et répondre à la question implicite : oui mon petit bonhomme, je veux rester dans le quartier, près de toi, ça c’est sûr. Il me donne des précisions sur son projet de construction. Le contexte administratif surtout, nous n’avions pas encore parlé de ces détails. Il attend donc un terrain constructible vendu par la commune au prix de la viabilisation, faisant partie d’un lot avec sept autres terrains. Ils ne sont pas encore tous réservés, mais il ne faut pas traîner, si j’en veux un, il peut organiser une rencontre avec le maire, voir si c’est possible.
Tous deux avec un projet d’habitation, l’idée m’avait bien sûr traversée d’en faire quelque chose de commun. Je n’avais pas creusé, ne voyant pas très bien comment agencer cela avec mon besoin d’indépendance.
Ou plutôt ma nécessité de solitude.
Le regard que nous échangeons, une fois la proposition sur la table, est celui de notre évidence. Mais on est d’accord pour dire que j’ai besoin d’y réfléchir, faire ce choix en toute conscience, en observer tous les aspects, en saisir toutes les implications, pas seulement suivre mon cœur.
Encore une décision de grande personne à prendre.
Celle du prochain bivouac, du prochain chapitre.
On dirait qu’il s’écrit tout seul.

A suivre (ou pas)