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Marquer le pas

Il faut tout redécouvrir, réapprendre à être soi avec un autre, partager. On est vite forgée lorsqu’on vit seule, on s’habitue à tout gérer soi-même, y compris les émotions. Et elles ne manquent pas. La nouveauté est d’en parler. On sait bien que lorsqu’on les nomme, les raconte, les émotions prennent avec les mots une autre réalité ; elles s’incarnent mais aussi perdent beaucoup de leur pouvoir de submersion. En pratique, ce sont de longues discussions avec Weber où j’en apprends encore des belles sur moi-même.
Je ne rate pas l’occasion et travaille sur deux ou trois petits chantiers en cours, la patience, le lâcher-prise, par exemple – on ne travaille jamais assez le lâcher-prise.
Quand je me retrouve seule, assise sur les marches de l’Élégante, je visite tous mes compartiments. La bienveillance de Weber assure mes arrières. Elle me permet d’ouvrir quelques portes un peu rouillées, de me confronter à ce qui blesse ou dérange.
C’est naturel que cela transforme d’entrer dans l’intimité d’un autre regard. C’est aussi un travail de ne pas me perdre de vue comme cela a pu arriver dans le passé. Mais l’enseignement semble avoir été retenu. Pas mal d’enseignements semblent avoir été retenus, de part et d’autre.
Ou alors c’est l’amour qui rend les choses fluides autour de lui.
Ce n’est pas la première fois que j’ai cette sensation dans ma vie, celle d’un voile qui se lève. Je connais le challenge d’intégrer une nouvelle prise de conscience, mais cette fois-ci même les fondamentaux sont attaqués.
C’est tout un chemin de me reconnaître.
Je n’ai plus aucun repère. Mon environnement a changé en totalité.
De cause à effet, mon point de vue sur le monde mute.
La vie fait de nous des funambules, l’équilibre est à retrouver à chaque pas.

8 kms séparent le squat de Weber et ma chambre d’étudiante. Il habite dans du provisoire qui dure. Une maison bringuebalante qu’il n’a pas investie – en réalité plus confortable qu’un squat mais elle en a le look. Disons que nous avons tous deux un toit qui n’est pas plus que cela. Il attend son terrain pour construire sa maison, l’espère pour bientôt, garde son enthousiasme bien que cela fasse quelques années que c’est pour bientôt – il a déjà bien travaillé la patience.
Il vient de temps en temps dans ma caravane, mais elle n’est pas faite pour deux personnes – ou alors plus petites.
On s’adapte à nos environnements.
8 kms d’une route que je parcoure à toutes les heures et qui m’enchante à chaque fois. Quittée la départementale, sur la petite route où l’on se croise en se serrant chacun sur le bas-côté, cela commence par l’âne, fidèle au poste. Il paît. Parfois lève la tête, me regarde passer. Au milieu, juste après Joucas, à chaque trajet, le rapace sur le fil ou le poteau électrique, une buse je pense, comme une autre sentinelle. Les noms des lieux que je traverse entraînent dans des contes ou des fables : le hameau de Fontaube, les Dorelys, le château Parrotier.
Puis la falaise, toujours dans un pas de deux avec la lumière.
Le village de Lioux compte environ 250 habitants – on n’est pas obligé de tout fermer à clefs tout le temps. La partie ancienne est accrochée à la falaise, la mairie et une poignée de maisons en pierres. Sur la place, d’où l’on touche presque la falaise, des grandes tablées aux fêtes communes, sous les tilleuls ou le préau. C’est ici qu’a été tourné L’Été meurtrier, on voit la falaise dans le film, derrière Adjani. Sur la place c’était le garage d’Alain Souchon. Daniels l’aubergiste a une photo de lui bras dessus bras dessous avec Galabru, il paraît que c’était un joyeux drille – ils ont du bien s’entendre. L’autre partie du village s’est posée au soleil, en face de la falaise. La maison de Weber et Bratr est entre les deux. Je m’entends bien avec Bratr, son frère à l’âme slave, je suis comme chez moi avec son humour de l’Est.
Il y a un berger dans le village, il arrive que le troupeau de moutons passe devant la maison – on les entend de loin.

Dans le tourbillon de l’été nous patrouillons le Royaume et ses environs. Nous passons les frontières. J’ai toujours aimé Forcalquier et l’air qu’on respire dans les Alpes-de-Haute-Provence. Je découvre le Ventoux, me souviens de la Drôme. Nous allons jusqu’à la mer.
Weber m’observe. Je vois bien qu’il m’observe. Comme si je passais un oral de transparence. Ça ne peut pas faire de mal. Il le dit souvent, en riant : je ne sais pas qui tu es. Je ne sais pas trop moi-même, mon petit bonhomme.
Il m’entraîne aussi dans des aventures locales, des activités de garçons. Le repas des boules de Roussillon par exemple, joueurs de pétanque et andouillettes, une délicieuse soirée – amicale, reçus comme des princes. Le petit déjeuner à l’auberge de Lioux, un dimanche à 9h, tête de veau sauce gribiche – un pur régal. J’en ai vu d’autres. J’ai déjà fait des repas de chasseurs. Il répond que ça tombe bien, il y en a un prévu en septembre.
Tous les moments ont leur part de magie. Le spectacle de cette émouvante comédienne autour de Barbara, en représentation privée dans la cour d’une maison douce, dans la campagne de Saint Sat’. Le concert de ce bluesman pour dix personnes sur la terrasse de Bulle – après un bon repas, sous un ciel d’aout.
Je l’embarque dans mes lectures poétiques. Il fait la connaissance des collègues et de mon éditeur Le Boucher, le courant passe, j’en suis heureuse. Nous nous retrouvons au festival de Sète, la poésie en pente dans les rues. Des repas de saltimbanques.
Faut dire que lui aussi en a vu d’autres.
Nous traversons la saison, joviaux et débonnaires.

Il y a également les tablées avec les amis – où nous arrivons maintenant ensemble. Autant de romans que j’aurais bien de la peine à imaginer. Je fais la connaissance de ceux qui étaient en Amérique et font partie de la bande. J’apprends l’histoire de Lady S. au fil des repas, elle se fait discrète mais ses connaissances et sa vie sont si riches qu’il faudrait plusieurs tomes. Elle est née sous les ores de la diplomatie internationale, a vécu dans de multiples pays, d’un milieu où l’on fait de longues études et d’improbables rencontres. Sa simplicité la rend encore plus brillante. Sans compter son côté punk – sans le savoir.
Gary, lui, a vécu une grande partie de sa vie en Afrique sous une autre identité.
Il doit en falloir des diners avant d’épuiser toutes les histoires de ces vies intenses. Tout le monde a son lot bien sûr – on le découvre de temps en temps.
Quand le rosé nous chauffe un peu les oreilles, il se peut que Weber s’emporte, ce n’est pas une colère mais plutôt une tribune. Le plus souvent, c’est déclenché par une remarque raciste ou sexiste, ou par une fake news défendue avec mauvaise foi, des faits contestés. On dirait un rituel avec Gary, ils débattent à la méditerranéenne, avec les gestes et à celui qui aura la plus grosse voix. Il voit bien que ça ne me plait pas, il sait que je milite pour la légalisation de la douceur (elle semble hors la loi sur tous les fronts), mais on est comme on est – et je préfère ça. Et puis c’est un peu comme du théâtre, avec de longues phrases bien construites, un joli vocabulaire. Du théâtre dans la forme mais pas dans le fond, les arguments viennent de loin. Lorsque je lui fais remarquer que cela ne sert à rien, que personne ne change d’avis, il dit que c’est du respect de soi et de l’autre de ne pas laisser dire sans réagir.
Rien à répliquer.

Un soir, je regarde ainsi la tablée, la dizaine d’amis, presque tous du premier dimanche. Je crois que si l’on faisait le tour, tous les votes politiques seraient représentés, peut-être même ceux dont on ne prononce pas le nom. Je me rends compte à quel point je m’étais enfermée. L’esprit devient paresseux et un peu trop sûr de ses conclusions à ne fréquenter que ceux qui vous renforcent dans vos convictions. Tout à coup des fossés que je voyais infranchissables disparaissent, mon horizon s’étend. J’ai l’impression de sortir d’une secte. Une secte à l’intérieur de ma tête. A rire ainsi, boire, manger, festoyer, partager des confidences, avec des personnes à qui me relie le seul fait de l’humanité et du plaisir de vivre, j’intègre que dans le concept de vivre ensemble, l’ensemble n’est pas celui des autres comme soi.
Je me suis mise en marge pour fuir le formatage et en fait la marginalité m’a formatée. J’ai des pensées réflexes. Des indignations convenues. Des combats obsolètes.
Ce n’est pas seulement la fréquentation des amis divers qui alimente ma réflexion, ce sont aussi les conversations avec Weber. Comme celles avec Le Fils aîné, ils savent tous deux faire la part des choses.
Sans maison, sans boulot, heureuse et troublée comme jamais, j’ai pourtant le sentiment de rejoindre les autres. Moi aussi je peux faire la part des choses, me rendre compte qu’elles ne sont pas aussi simples que je le pensais, ni aussi manichéennes que je les avais construites.
Je ris toute seule à cause d’une pensée filante, le souvenir (on se demande bien où tout cela est rangé) d’une chanson de Tino Rossi : La vie commence à soixante ans.
Je me rejoins au présent, pas dans un idéal, pas dans un absolu, pas dans une projection, mais dans le monde tel quel. Au premier degré.
L’atterrissage n’est pas sans secousses.
Mon esprit déstabilisé produit quelques bugs.
Dont un radiophonique.

A suivre (ou pas)