La mer

Le vent s’amuse avec les vagues et mon amour s’amuse avec le vent. Galets parsemés comme le trésor de Midas changé à nouveau. Le vent tourne et je pense à Hemingway, à cause du Vieil homme et, mais pas seulement, il y a aussi son suicide, son fusil dans la bouche, sa dernière chasse, chasseur et gibier mélangés, qui est qui? Seule sa douleur qui plane au-dessus de ça et sa veuve qui va pouvoir devenir enfin Mrs. Hemingway et ses amis qui vont pouvoir enfin devenir les amis d’Hemingway et les biographes qui vont pouvoir enfin devenir les spécialistes d’Hemingway.

Mais c’est du passé tout ça, terminé, emballé. Juste un gros corps à la morgue avec quelques poils de barbe au menton collés de sang. Une signature. Un nom sur une couverture. Hemingway. Le vent s’en fiche, il joue avec les cheveux de mon amour qui s’en fiche aussi. Rire qui ricoche sur les vagues comme un caillou plat. Nous sommes peu de choses, accrochés au vent comme la voix d’une femme une après-midi d’hiver, invisibles, vent dans le vent. Personne ne parle encore de nous à notre place. Nous ne connaissons pas notre bonheur.

[Sébastien Doubinsky, in Revue des états civils]