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Revenir sur ses pas

Tout le monde sait que l’on est soi-même son pire ennemi.
Je me rends bien compte que je regimbe à l’inéluctable, cela n’empêche.
Je cafouille, je me perds dans la contradiction de mes sentiments. Je ne sais plus qui je suis, à cause de cet autre qui entre dans ma vie et, pas besoin d’être devin, toute la place qu’il va prendre.

Nous avons rendez-vous à Goult, dans la douceur de mai et au café de la Poste. On se retrouve sur le parking, pareillement ponctuels. Aziza, Clément, Bulle, La Castafiore, se trouvent à la terrasse du café, ce n’était pas prévu. Nous sommes repérés, je vois dans les sourires et les yeux des filles le couple que nous pourrions former. On ne peut pas se mettre à part, d’abord ce sont nos amis, et puis la terrasse est bondée. La Castafiore tient à tout prix à nous entraîner à la soirée où ils se rendent, chez Jojo, au château. Nous tentons beaucoup de choses pour échapper à l’invitation, j’aurais aimé qu’il nous défende davantage, mais, les tournées aidant, nous finissons par céder. Je ne peux empêcher la déception. Bien sûr, je pense qu’il n’a au fond pas tant que cela envie de passer la soirée seul avec moi, mais va pour le château avec toute la bande.
Une vingtaine de convives dans la salle d’armes, Jojo fait visiter le château dont il est le gardien mais en fait le souverain, quelques paysages coupeurs de souffle depuis les fenêtres des chambres de luxe. Jojo a prévu des spaghettis à la bolognaise. Notre histoire sous le signe des spaghettis bolognaise, a-t-on vu plus romantique ? Jojo le malicieux obtempère sans discuter quand Weber propose de les cuisiner. Coincé derrière les fourneaux, il me demande de lui garder une place près de moi à la grande table. Entre des murs et toute leur histoire, nous sommes assis sur des chaises à hauts dossiers, tablée de seigneurs va-nu-pieds. Quelqu’un vient s’asseoir à la place que j’avais réservée pour Weber, je n’ose pas protester, je suis nouvelle ici. Lorsqu’il sort de la cuisine, il s’assied à l’autre bout de la table, là où il reste une place, on se regarde de loin, je vois sa déception. Bien sûr, il pense que je n’ai pas voulu de lui près de moi. Plus tard, dans la soirée, quelque chose de majestueux, dans une pièce où Bulle joue Bach au clavecin. Nous partageons cet instant et nos déceptions en silence, pour le premier rendez-vous disons que nous nous sommes un peu manqués.
Mais il ne manquait pas de panache.
On ne peut pas dire encore si Cupidon s’en fiche ou non.

Ensuite vient le clin d’œil, appuyé, du hasard.
Je vais simplement faire des courses et je tombe sur lui au rayon fruits et légumes. Cela ne me semble pas si extraordinaire, le Royaume n’est pas si grand, et puis c’est de la magie de base – puisqu’on s’attire. L’extraordinaire c’est le saisissement quand je le vois. Lui venait de dire à son ami des huitres, celui avec qui il habite et avec qui il fait les courses, encore un qui a une histoire comme un livre, il est Tchèque, et il était en vacances en France quand les Russes ont envahi son pays, en 1968 je crois. Il est resté, et a réussi une grande école d’ingénieur tout en apprenant le français. Ils se connaissent depuis tout ce temps, ils sont frères maintenant. Bref, Weber venait juste de lui dire qu’il aimerait me voir.
La rencontre le choque un peu.
C’est tout moi, mon petit bonhomme, je suis un vœu exaucé.

D’autres rendez-vous. S’apprivoiser. Regarder la complicité grandir. Nous ne sommes pas petits joueurs et avec l’âge avons appris quelques bases, nous instaurons la transparence comme seule règle – tout le reste en découle. Exercice impitoyable, il m’oblige à la transparence avec moi-même, brasse donc mes émotions, encore une fois jusqu’aux fondations. Il faut tout remettre à plat, se situer, être à la fois lucide et se laisser aller aux sensations, je me sens comme une machine à guimauve et ses bras mécaniques qui ne cessent de remuer la matière – tout en sillonnant les environs. Il connaît bien le quartier, me montre ses bistrots et ses trésors. Je pleure à Lacoste, c’est aussi le jour du double arc-en-ciel sur toute la vallée, je l’embrasse à Roussillon, mais c’est aussi le soir du matin où se frôle la rupture.
Je fuis sans partir, sans m’en rendre compte j’essaye de tuer la romance dans l’œuf, je provoque. Quand je sors de ma confusion et prends un peu de recul je ne m’aime pas, je ne me comprends pas, pauvre paumée. Avisé, il plie mais ne rompt pas, accepte mes incohérences. Comme s’il me regardait tenter tous les chemins avec la tranquille assurance que je finirai par prendre celui sur lequel il m’attend, jovial et débonnaire.
C’est aussi toute cette humanité dans son regard, celle qui sait que personne n’est fait d’un seul tenant.
De son côté, il m’observe, quelques traumatismes le rendent prudent, il pose sans cesse des questions. Je n’aime pas trop toutes ces questions, je ne sais pas bien dire qui je suis ni ce que je ressens, je fais de mon mieux. Nous avançons ainsi, dans le flou – mais transparent, tentant de se parler de tout.

Je n’aime pas les débuts, à cause d’une overdose de débuts dans ma vie, mais il faut reconnaitre qu’une fois les démons rangés, les portes ouvertes, le pacte scellé, l’association officialisée, nous passons l’été en lévitation. Un été de fête, un été de cigales. Le Royaume dans toute sa beauté – lavande et coquelicots.
On dine dans un restaurant chic de Ménerbes, puis on finit la soirée dans une guinguette de campagne, devant des caravanes, des guitares qui jouent. On fréquente beaucoup de gens différents. Le paysage change tous les jours.
Je me rends compte que j’avais perdu l’usage de la parole. Celle qui me dit. Je la retrouve pas à pas. Au fur et à mesure que je me retrouve. Dans ma liberté. Quelqu’un à mon côté.
On rit parce qu’on se comprend, même nos incompréhensions.
Je n’écris pas beaucoup, ou alors des bluettes à la fraise.
Mais je me sens plus forte.

Il y a toujours à la fin de juillet une grande réunion de ma tribu, cette année-là ils viennent camper autour de ma caravane. Je sais qu’ils vont me juger trop rapide mais je n’ai aucune raison de ne pas le faire, je le présente aux fils et filles, à Frangine et frangins aussi. L’accueil semble plutôt favorable, tout le monde attend de voir. Je rencontre son fils, tout de suite on rit ensemble, il lui ressemble. En plus, il imite les autres, par exemple on croirait De Niro en personne. Flore, Lulubelle, Copine, Blondie, Captain Sensible, Garance, passent dans l’été, elles me voient rayonnante, me donnent carte blanche.
Sans compter tous ceux d’ici que je croise et qui, d’une façon ou d’une autre, me font comprendre qu’à leurs yeux, Weber est un bel et bon homme. Pour parfaire le tableau, et qu’il soit réaliste, j’avoue surprendre quelques regards de femmes, heureusement désarmées.
Il y a deux versions de l’amour : qui se ressemble s’assemble ou les contraires s’attirent. D’après les autres nous sommes dans la première. Mais nous le savions – depuis la seconde de l’attentat à l’envers.

L’univers semble à peu près d’accord pour que commence une autre nouvelle vie.
A nouveau comme une mue.

A suivre (ou pas)