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Le temps des plans

Déboucher l’horizon
en boire la première gorgée

           Les témoignages des personnes ayant construit une maison, y compris mon médecin et mon coiffeur, concordent et se résument en une phrase : c’est un cauchemar, je ne recommencerai jamais. Il y a fort heureusement quelques exceptions à la règle – la sœur de Lulubelle par exemple. Nous mettons tous nos espoirs à faire partie de ces exceptions.
Nous avons un sérieux joker, Weber s’emploie à penser à tout, il bûche chaque jour. Toutes les connaissances dans tous les domaines sont désormais à portée de main (j’en reste émerveillée), mais il rencontre également des professionnels. Il s’informe de chaque étape, apprend de toutes les sources possibles. C’est passionnant de le voir faire, méthodique, ouvert, il absorbe les informations, les vérifie, les recoupe. Il fait des comptes rendus que je pourrais croire, s’il ne me prévenait du contraire, exhaustifs, sur toutes les composantes de la construction d’une maison.
Ce n’est pas une autre planète que je découvre, mais une galaxie. J’étais loin de soupçonner l’existence du joint de dilatation. Ou celle de la RT2012. Comment sinon aurais-je pu savoir ce qu’est un radier, connaître le prix d’un hourdi de 0,23 ?
On écoute ce que disent les anciens – il ne faut pas déranger la montagne, ne pas creuser dans la roche (de toute façon c’est trop cher).
Nous amarrerons les maisons à la pierre.

Weber met à profit tous les retards pour peaufiner les plans, fait les budgets en même temps.
Et les retards ne manquent pas, causés soit par la complexité et la lenteur de l’administration nationale, soit par l’incompétence ou la désinvolture de certains professionnels.
L’un d’eux commence son travail de bornage du terrain, puis il part en vacances, puis il dit qu’il vient mais ne vient pas, revient deux mois après, ensuite on est averti qu’il manque un papier, il faut un mois pour l’obtenir auprès de la préfecture, mais finalement un peu plus parce qu’une secrétaire n’a pas envoyé la demande au bon moment… toutes ces choses habituelles qui ont l’air d’exister dans le seul but de vous décourager, qui nécessitent de pratiquer la patience en sport extrême, qui font, d’une pichenette, reculer vos rêves vers un futur encore un peu plus lointain.
Cela n’empêche pas de vivre. Famille, amis, la poésie du monde, tout est toujours à sa place. Mais c’est comme un logiciel qui travaille en arrière plan, en permanence : il prend de l’énergie et réquisitionne une partie du disque dur. L’esprit n’est pas libre. Sans compter la petite pince d’inquiétude tant qu’on ne peut pas exclure l’hypothèse que toute l’affaire tombe à l’eau.
Les délais s’étirent, on pourrait croire à l’infini, mais le dossier a avancé, la signature est imminente. C’est d’ailleurs à ce moment là que l’on prend connaissance d’un nouveau sursis : le permis de construire obtenu (compter deux mois) il faut encore attendre trois mois de recours au tiers avant de commencer la construction.
Tout projet est fait de constance, a du dire Bouddha.

Pour que Weber puisse faire les plans de ma maison, je dois savoir ce que je veux. Qui se révèle devenir ce que je peux. Mes fantasmes de maison en bois, solaire, écologique, ne s’ajustent pas à la réalité. Weber me le fait comprendre en douceur, chiffres à l’appui, quand le matériau n’est pas classique, la main d’œuvre est beaucoup plus cher – la fantaisie, quelle qu’elle soit, a un surcoût. Il faut aussi tenir compte du terrain, des règles universelles et de celles en vigueur.
J’ai tellement aimé vivre dans une maison en bois, j’ai toujours imaginé une cabane – cependant confortable – quand je ferai la mienne. Je comprends après beaucoup d’explications que vu le budget, la tradition locale, la situation, c’est en parpaings que sera ma maison.
Après réflexions, atterrissage, et sondage des sentiments, je m’aperçois qu’au fond je m’en fiche, elle aura l’âme que je lui donnerai, elle sera ma cabane.

Il faut tout calculer, c’est comme un labyrinthe dans lequel Weber est mon fil d’Ariane. Il a une idée de l’ensemble et des détails. Je dois me concentrer sur beaucoup de choses, mais surtout prendre la mesure de la réalité. C’est comme un stage de concret pour la rêveuse que je suis. On fait la route ensemble, il a déjà beaucoup lâché prise, au début lui aussi voulait une maison comme dans les livres – en pierre dans la verdure.
C’est difficile de se détacher de ses schémas de pensée. Non, on ne peut pas mettre des fenêtres en bois – trop cher. Oui, on est obligé de clôturer à cause des sangliers. Regarde le prix de l’installation pour que la douche récupère l’eau de pluie, en plus il ne pleut pas beaucoup par ici. L’énergie solaire ne rentre pas non plus dans le budget. Quand aux volets violets, ils sont interdits par le règlement.
Je finis par apprécier ce chamboulement dans mes espérances, il m’oblige à creuser un peu à l’intérieur, déblayer le superflu, bien sûr que je peux me passer de l’ouverture à l’Est que je voulais dans la chambre, de celle à l’Ouest pour le salon, le chemin que je fais me ramène à l’essentiel – à la maison.
Je relève le défi, je parie que je m’adapterai au neuf – et à son confort, aux matériaux d’aujourd’hui, aux normes de construction, aux couleurs imposées. Au jardin de pierre. Aux voisins.

Nous sommes allés demander les premiers devis ensemble, mais Weber a vite perçu que je m’ennuyais, je n’arrive pas à m’y impliquer comme je voudrais, je n’arrive pas à croire que je vais construire une maison, ce n’est encore qu’une idée. Je suis son travail de près, mais c’est trop de technique, je m’y perds. Comme il m’en parle, je comprends à peu près, je vois à quel point c’est compliqué et semé de pièges. Souvent, on prend connaissance des choses importantes par hasard. Ah bon, on ne peut pas construire à moins de 7m de la limite du terrain, côté rue ? Il va donc falloir refaire les plans pour la douzième fois ? Qu’à cela ne tienne. Et Weber se remet au travail.
Découvrir, comprendre, Weber et moi en parallèle suivons le même cursus. Il apprend à faire une maison, j’apprends à faire un site. Les processus se ressemblent. Nous échangeons nos méthodes. Franchissons les mêmes étapes. Nous sommes comme des étudiants se rendant compte mutuellement de l’avancée de leurs travaux. Sauf que l’ampleur des siens, qui devraient être aussi les miens, m’étourdit encore, me dépasse. Je m’en remets à lui, qui mesure également très bien l’ampleur mais s’y attaque chaque matin.

Commence également le casting. Il faut une équipe de maçons pour les murs et la toiture, une autre équipe pour l’intérieur. La corporation a son vocabulaire, on dit le gros œuvre et le second œuvre, les mêmes mots qu’en alchimie. C’est vrai qu’il y a une magie dans cette aventure – transformer le champ de pierre en champ de vie.
Le plus difficile est d’obtenir des devis sans la taxe Luberon. Les artisans ne manquent pas de travail dans le Royaume, et beaucoup de chantiers dépassent de loin nos limites financières. Ils ont donc tendance à élever les prix. Mais j’ai beau m’embourgeoiser mes moyens restent restreints, et Weber a le même budget que moi. Il faut trouver des équipes travaillant au prix normal.
Weber et Bratr donnent rendez-vous aux postulants à l’auberge de Daniels, c’est leur bureau, parfois je viens aussi, on les emmène sur le terrain qui est juste à côté. Weber les observe de près, traque le détail qui lui dira devant quelle sorte de maçon il se trouve, sérieux ou dilettante, avec ou sans taxe Luberon. Pour lui tous vos gestes disent quelle personne vous êtes, il s’informe, ne juge pas.
Il faut prendre le temps pour bien choisir les équipes, il se trouve que nous n’en manquons pas. Nous attendons maintenant que les huit futurs propriétaires des terrains du lotissement aient donné tous les renseignements nécessaires au notaire. Il y en a bien sûr deux qui traînent.

Le printemps a changé l’aspect du champ de pierre, un arbre, enfin disons un gros arbuste, que j’avais cru mort se révèle plein de vie. Je vais lui parler de temps en temps. Bulle à qui je fais visiter le terrain (je le fais visiter à tout le monde) m’informe que c’est un pistachier térébinthe – La Castafiore dit que j’ai déjà l’arbre pour l’apéro. Je dois le protéger, quand ce sera signé, qu’il sera un peu à moi, je l’entourerai de ruban rouge et blanc. En espérant que les travaux l’épargnent.
Depuis deux ans, Bulle cultive un rosier pour chacun de nous, deux Pierre de Ronsard. La Nine me garde des verres à pied dont elle ne se sert plus. Gary nous a déniché des portes intérieures. On m’offre de magnifiques torchons.
Tous attendent avec nous.

Parfois on le vit simplement
mais en toute conscience
l’ouverture d’un nouveau chapitre
de sa vie

Le jour finit par arriver, la situation mille fois imaginée se passe – pour de vrai.
Incarnée, elle n’est jamais qu’une suite de mouvements : à l’heure dite, vous donnez le chèque, vous signez le compromis de vente – avec un stylet sur un écran, le maire signe aussi, le notaire tamponne.
Voilà. Pas de fanfare ni de feux d’artifice.
Vous promettez d’acheter le champ de pierre. On promet de vous le vendre.
Le premier pas d’un nouveau chemin de vie.
Le champ de pierre, une part de la montagne, mille mètres carrés du Royaume. Toute la beauté autour. L’amour avec. C’est une grande promesse.
Mais c’est juste un jour de pluie, une signature sur un écran.
A l’intérieur c’est flonflons et sauts périlleux, à l’extérieur rien ne bouge.
Juste la pluie.

Weber a le rendez-vous suivant avec le notaire, je l’attends en savourant l’instant, ce n’est pas tous les jours que l’on signe son futur, je profite de cette date qui comptera. On se retrouve après, heureux et décontenancés, un peu groggy en fait. Le parcours pour cette première étape a été long, sur l’instant laborieux – avec plus de recul on dira riche.
Ce n’est pas encore la passe décisive mais le but se rapproche.
Je croise toujours les doigts et touche du bois, l’éternelle crainte de voir surgir un vol de gardien de but.
Mais la route semble dégagée, le premier acte est posé.
On dirait que c’est parti pour la cabane en parpaings.

A suivre (ou pas).