Précédemment Partie 1Partie 2

2
Le temps de l’amour et de l’aventure

 

A la fois l’espace entre nous
la liberté, le centre
La joyeuse pensée de toi
Et le non espace
la même fréquence
Le souffle commun

 

             C’est une fake news, au bout de trois ans l’amour n’est pas fini. Il commence.
Il prend ses aises dans votre vie.
Le tourbillon s’apaise, la première surprise est plus ou moins passée. Je subodore qu’elle ne passera jamais tout à fait mais les sentiments se sont amarrés. Après l’onde de choc, on commence à intégrer l’existence de l’autre et son implication dans sa propre existence. Il faut bien à un moment ou un autre toucher terre, c’est là que ça se passe, là que c’est intéressant. C’est là qu’est l’aventure. Le temps de la rencontre est l’amour dans toute sa splendeur, la suite est l’amour dans toute sa vérité.

On finit par se reconnaître, reconnaître l’autre mais également soi-même, non pas que l’on se soit perdu de vue mais on a changé, encore, on fait maintenant aussi partie d’un ensemble de deux. Par là même, on découvre d’autres angles de vue. C’est le temps de s’habituer à ce nouveau soi, où l’amour devient la règle et non plus l’exception. C’est plus léger, on ne traverse plus en solitaire. La vie, il faut le reconnaitre, pèse son poids, c’est bon de le partager. On sait bien que dans l’absolu, à la naissance, à la mort, au fin fond des choses, on est seul. Mais on peut aussi partager tout ça. En rire ensemble.
J’ai un faible pour les proverbes, celui là est africain je crois : Tout seul on va plus vite, à deux on va plus loin.
Elle fait maintenant partie de moi, cette force que me donne l’amour de Weber.
La vie ne révèle pas tous ses secrets, mais nous enseigne tout de même quelques petites choses, nous savons comme est précieuse cette sensation de se comprendre sans même se regarder.
Je trouve bien meilleure que la plupart des autres cette version de moi, en compagnie de cet homme.
Je me sens plus claire. Plus courageuse. Plus réelle.

Environ tous les quinze jours nous déjeunons à Avignon, avec De Niro. Ils sont touchants tous les deux, les pères et les fils s’aiment souvent en gardant une distance virile, une pudeur d’hommes. C’est le côté féminin qui dit plus facilement les mots d’amour. Je m’entends bien avec De Niro, la relation est simple aussi, peut-être à cause de mon expérience avec les fils, j’en ai une belle brochette, ou peut-être parce qu’il a les qualités de son père, plus les siennes propres – comme savent faire les enfants. En tout cas, que les puissances quelles qu’elles soient préservent cet état des liens, on rit et on parle pour de vrai avec tous nos fils. Je me souviens de ce sentiment rassuré quand j’ai su que Weber avait un enfant. Je ne l’ai pas appris le premier jour, il me l’a dit plus tard, la première fois où l’on s’est retrouvé seuls. C’était pour moi en notre faveur, pas le fait en lui-même, je ne pense pas que la réussite d’une vie passe obligatoirement par la parentalité, mais parce que cela voulait dire que nous partagerions les mêmes priorités. Ça rend les choses plus faciles.
Au cours d’un déjeuner en terrasse, douceur avec vue sur le Rhône, on se demande si, en amour, on devient de plus en plus ou de moins en moins exigeant. Je suis la première à répondre : les deux. Je ne vois pas comment le dire autrement, c’est vrai que l’on est plus exigeant rapport à ce que l’on veut vivre, ou en tout cas plus intransigeant rapport à ce que l’on ne veut pas vivre. Il y a des concessions, des compromis, que l’on ne fera plus. Les fausses routes nous ont forgés, il y en a plusieurs que nous saurons ne plus emprunter. Mais d’un autre côté on passe sur ces petites choses qui nous auraient auparavant tant agacés, on lâche du lest dans les secteurs secondaires, on sait mieux de quoi est fait un humain, de quoi nous sommes faits nous-mêmes.
C’est toujours pareil, on se rapproche de l’essentiel.

Bien sûr, une relation n’est jamais linéaire, aucune exception. Mais il faut croire qu’on peut facilement dissiper les nuages – presqu’avant formation. C’est l’un des avantages de la transparence. Quand on s’engage à être limpide avec l’autre cela oblige à l’être avec soi-même, et si l’on n’est pas d’un tempérament belliqueux, si l’on a déjà fait le tour et abandonné les rapports de force, on peut désamorcer les tensions dès qu’on les ressent.
Sans compter les sentiments qui aident beaucoup à la fluidité des vibrations.

Je le vois bien pourtant, des fois on dirait que Weber se demande quand est-ce que les emmerdes vont commencer.
Il m’observe toujours.
Comme s’il craignait encore de mettre sa vulnérabilité entre mes mains, comme si ce n’était déjà fait.
La mienne est aussi entre les siennes.
Il continue de me le dire, je ne sais pas qui tu es.
Par exemple, quand je lui chante par coeur Sheila : Tandis que moi qui ne suis rien, qu’une petite fille de français moyen… (juste avant je l’avais étonné en répondant Gens de Dublin de James Joyce à une question du Trivial Pursuit (un camembert comme de rien)), quand je lui ai raconté mes passages dans les bras d’Amma, aussi.
C’est vrai que nous sommes des animaux à multiples facettes, comme pourrait dire Tryphon. Tryphon le solitaire, presque misanthrope, au fond de sa campagne, dans un hameau proche, au bout de la falaise. Sauvage, le Royaume dans toute sa superbe depuis ses fenêtres ou sa terrasse. Son livre est aussi étonnant que les autres, même quand on ne regarde que les grands chapitres. Il a la photo de sa grand-mère chez lui, lorsqu’elle était danseuse au Folies Bergère – une copine de Joséphine Baker. Il a grandi en face du Sacré Cœur. Il a passé sa vie à gérer les coulisses de grands opéras, il est amoureux de La Callas, ami avec l’équipe de France de rugby et pro de la cuisine. Les premières fois que je l’ai vu, il m’a fait mauvaise impression. Cela reste une question à laquelle je n’ai pas de réponse, que penser de la première impression ? On dit que c’est la bonne, on a tous des exemples où l’on a regretté de ne pas s’y être fiés. Mais on a tous également des exemples où l’on a bien fait de ne pas l’écouter. Tout le monde peut avoir des périodes – ou des facettes – où il n’est pas un cadeau pour les autres. Cela peut arriver plus souvent ou avec plus d’intensité chez les plus sensibles ou fragiles d’entre nous.
Bref, via Weber, qui voit plus loin que tous les bouts du nez, j’ai appris à apprécier Tryphon et l’on passe de très bons moments à partager nos tables. Souvent en petit comité : Bratr, Tryphon, Weber et moi. Je me sens royale entourée de ces hommes galants. Parfois, la conversation invite à la confidence, on est en confiance. Des souvenirs affluent. J’ai oublié tant de choses. Je les raconte pour qu’elles existent au moins le temps où je m’en rappelle. A travers le regard de Weber je réalise qu’au bout du compte on est bien incapable de tout expliquer.
On gardera une part de mystère – même à ses propres yeux.
Une autre fois aussi, Weber me regarde bizarrement, quand je lui explique qui est Raoul Follereau. Mais il finit par éclater de rire et me dire qu’il est très fier de connaître quelqu’un qui sait qui est Raoul Follereau. C’est seulement parce que Magali avait acheté une maison dans la rue Raoul Follereau, à Tuisper, comme j’aime beaucoup Magali j’ai regardé qui était ce type sur Wikipédia.
Maintenant Weber le sait aussi.
Je crois qu’un jour disparaitra cette inquiétude dans son regard.
Ou pas. Peut-être qu’elle fait partie de lui.
De toute façon elle n’empêche rien.

La preuve, on rit chaque jour. Parfois, il faut l’avouer, sur le compte de l’autre Weber. Ce n’est pas une plaisanterie quand je dis que Weber ressemble à Jacques Weber, cela arrive souvent qu’on le prenne pour lui. Qu’on prenne Weber pour Weber, en somme. Dans le territoire proche, on le connaît, on sait que ce n’est pas le vrai. Mais dans le reste du Royaume et les alentours, il arrive qu’on se trompe. Les gens ne l’abordent pas directement, ce n’est pas pour dire mais il en impose quand même, ils font demander par la serveuse du café ou la patronne du restaurant si c’est bien lui. Dans la rue, lorsqu’on va en ville, c’est encore plus flagrant, je vois les regards aiguisés qui, une fois certains qu’il s’agit bien de lui, se portent sur moi, en général surpris que je n’ai pas trente ans de moins. Je me souviens aussi de la jeune effrontée qui le croise dans un restaurant et dont le regard contient plus qu’une invitation. Nous n’y pensons pas toujours à cette ressemblance, nous ne nous étonnons pas plus que cela d’être des fois si bien accueillis. En tout cas on peut un peu imaginer ce qu’est la vraie vie des personnes qui font métier de leur visage, elles traversent le monde dans une autre réalité, jamais elles ne peuvent sortir de leur boulot. Les gens sont gentils, en général, mais imaginez qu’ils aient tous l’impression de vous connaître. A chaque fois que quelqu’un le prend pour Weber, Weber me dit c’est donc vrai. Il me dira exactement la même chose quand cela se reproduira dans quelques jours, entre temps il aura oublié. Nous tentons d’analyser le phénomène, si l’on met une photo des deux Weber côte à côte, il y a justement photo, on ne peut pas les confondre. Mais c’est la stature, les cheveux, ce qu’il dégage, il pourrait passer pour son frère. Pour lui cela restera aussi un mystère. Il a de toute façon d’autres choses à penser, il apprend comment on construit une maison.

Moi non plus, je n’ai pas fait qu’attendre, écrire, et aimer Weber, pendant ces trois années. Puisque ma caravane ressemble à un studio d’étudiante, et comme je tends à rendre ma vie cohérente, j’ai étudié.
Encore un dépassement de ce que je croyais mes limites, ce qui m’a changée, forcément.
Ça n’arrêtera donc jamais.

A suivre (ou pas)